Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Il y a peut-être chez certains d’entre-vous, quelque chose d’infranchissable : le film correspond à une certaine époque, un certain discours engagé. J’y vois personnellement un constant processus de transformation : entre le début et la fin du film, il me semble que tout a changé. Le spectateur a basculé ailleurs.

Le prologue a manifestement été tourné après les images du film, puisqu’on y voit Suzanne, personnage central, en train de regarder sa propre image à la table de montage. C’est déjà l’idée que vous êtes vous, spectateur, devant un processus de cinéma. Le film est en train de se faire ; nous voyons le film au travail.

Le film commence bizarrement puisque c’est un dialogue entre cette femme Suzanne et son mari. Elle dit qu’elle va militer. Le mari répond qu’il ne voit pas cela d’un bon oeil considérant le ménage à faire, les enfants,... C’est donc l’histoire d’une femme qui voudrait bien mais elle ne peut pas parce qu’elle est toujours à ce stade du film une femme soumise au joug du mari même si elle travaille.

Ce plan-là est un plan document. Il montre l’origine de quelque chose puisque cette femme-là au fil du film se sera largement libérée, aura pris la parole en tant que militante mais pas seulement ; elle sera même devenue un personnage, un beau personnage de cinéma avec un beau visage presque iconique, pas loin de la manière avec laquelle Godard filmait Anna Karina.

Quelque chose va s’enclencher d’où la nécessité de montrer d’emblée ce premier plan où elle est encore autre, encore un peu coincée entre guillemets. Ce plan a été tourné par Marker (une chute du film A bientôt, j’espère) et non par les ouvriers. Il symbolise l’origine d’un processus de transformation à venir.

Plan suivant : nous voyons Suzanne en train de militer. Autre plan document, brut celui-là : le moment où une femme se lève, se dresse et prend la parole devant tout le monde pour la première fois, pour emmener la lutte. Il y a quelque chose dans ce jaillissement qui est assez beau. Premier glissement suivi d’un autre : une longue séquence installant le contexte de Besançon, son industrie, ses habitants sauf que cette fameuse voix-off du documentaire des années 50, la voix du maître, est ici détournée, remplie d’ironie, de décalage entre ce que l’on voit et le discours de la voix off.

Par exemple, la voix dit que l’on s’emmerde à Besançon le dimanche et à l’image nous avons deux bonnes sœurs. La voix off change progressivement de bord. Elle continue sur les questions posées à Suzanne, et le ton est au tutoiement. Les choses se déplacent : de voix surplombante à voix connivence. Cette voix va même se rapprocher encore du corps de Suzanne au point qu’on sent très bien à la fin du film, que c’est cette voix qui tient la caméra, cette voix qui dit : « Parle-moi de Picasso ».

Le film fonctionne là-dessus, sur une espèce de rétrécissement. La bonne militante du début - à une époque où la lutte syndicale est affaire d’hommes le plus souvent - cesse d’être un porte-étendard, un exemple. Le film revient sur le plan fondateur où on la voit prendre la parole pour la première fois. La voix l’interroge là-dessus, (comment tu as fait, quelles ont été les conséquences, qu’est-ce qui se passe ?).

Progressivement, Suzanne devient personnage et non plus seulement porte-étendard puisqu’elle est amenée à répondre à des questions sur comment, en tant que Suzanne, en tant que femme, elle a vécu ce moment-là. Le regard se déplace un peu. Ca ne suffit évidemment pas : ce n’est pas un film réduit à la cause ouvrière. En cours de route, à force de la filmer, quelques chose apparaît me semble-t-il à l’écran et plus encore dans le montage : une relation avec elle.

Quelque chose de l’ordre d’une relation s’opère parce qu’ils la filment. Il y a du désir qui passe à force de filmer cette femme : elle cesse de plus en plus d’être une ouvrière pour devenir de plus en plus femme. J’en veux pour preuve qu’il y a de plus en plus de mise en scène dans la manière de la filmer. Elle qui au début n’était qu’une voix sans corps après tout (dans les premières interviews, on entend sa voix, mais à l’image on voit des plans qui ne sont même pas toujours d’elle) rentre progressivement dans le film en tant que corps parlant : c’est sa voix qui parle et c’est son corps que l’on voit quand elle parle.

A la fin du film, la mise en scène crée un plan pour mettre en valeur ce corps et cette voix : elle est de mieux en mieux filmée, jusqu’à la cadrer devant une fenêtre entourée d’un mur blanc et derrière la fenêtre, du brouillard. Dans le plan d’après, nous nous sommes rapproché : il n’y a plus le mur, il n’y a plus qu’elle devant la fenêtre et le gris du brouillard. Un visage entouré de gris, entouré de blanc, un visage mis en évidence. Ensuite, la voix se rapproche encore et la caméra avec : elle est face à un mur et à sa droite il y a un tableau de Picasso (une femme de profil). Le visage de Suzanne est de face et celui de Picasso est de profil. Subitement, nous quittons le champ du social, le champ du politique, le champ des causes à défendre. En une phrase (« parle-moi de Picasso »), basculement.

Alors qu’elle était déjà passé d’exemple au statut de personnage, elle devient personne. Cette femme qui a joué son rôle militant existe en tant que femme singulière, en tant que Suzanne. « Parle-moi de Picasso, parle-moi de ta culture, parle-moi des films que tu vois. » Nous retrouvons également ce dont j’ai parlé précédemment : l’ambition d’accéder à une culture, notamment livresque. C’est d’eux dont ils parlent, l’expression de leur point de vue, de leur regard.

Le film continue : un plan noir et puis une chanson reprenant les paroles de Suzanne lorsqu’elle s’est libérée du joug de son mari pour militer. Cette parole-là, pour qu’elle s’incarne vraiment et qu’elle se transmette (comme la caméra passe de mains en mains, la voix doit passer d’oreilles en oreilles) devient parole de chanson. La voix de Suzanne passe maintenant dans un autre corps, Colette Magny, grande chanteuse prolétarienne des années 60-70. D’où la logique du dernier mot : « A suivre ».

« À suivre » parce que cette histoire-là est sans fin. « À suivre » parce que leur désir est que ça ne s’arrête jamais : « faites passer, faites continuer ». « À suivre » parce qu’il y aura 13 autres films, de moins en moins militants, de moins en moins politiques, de plus en plus (au moins pour 3 d’entre eux) intimes et personnels. « À suivre » parce que nous, spectateurs, sommes susceptibles de nous emparer de cela. « À suivre » parce que des personnes vont après ce film avoir envie de faire à leur tour du cinéma. Ces mots « à suivre » sont magnifiques.

Qu’est-ce que le cinéma, qu’est-ce que faire du cinéma quand on filme la parole ? N’est-ce pas faire en sorte que cette parole soit entendue ? Est-ce que pour qu’une parole soit entendue, ne faut-il pas créer un désir de l’écouter ? Créer un désir d’écoute, c’est-à-dire de la mise en scène. Ne faut-il pas considérer un plan de cinéma comme un habitat où se dépose la parole ? Il me semble que c’est ce que fait la fin du film, avec ces beaux plans de visage sur cette femme où il n’y a rien d’autre à faire que de la regarder et d’écouter cette parole.

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