Verviers : carte de Hodimont
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Nous allons aborder aujourd’hui le point le plus grave de l’histoire du cinéma mais surtout le moment le plus grave peut-être de l’espèce humaine : la shoah. Je ne fais pas cela aujourd’hui (16 février n.d.l.r.) tout à fait par hasard. Nous venons de commémorer le 60ème anniversaire, le 27 janvier 1945 de la libération du camp d’Auschwitz.

Avec la représentation des camps, il n’y a pas d’image. Il n’y a pas d’image des camps. De quoi parle-t-on lorsque l’on parle de la question de la représentation des camps de concentration ? Autant commencer par le plus terrible, de qui parle-t-on d’abord ? Qui s’agit-il de filmer ? Qui s’agit-il de représenter, en particulier sous l’angle de la fiction ? Nous parlons de déportés dont la grande majorité ne sont jamais revenus, en particulier les Juifs.

Qu’est-ce qu’un juif à l’intérieur du camp d’Auschwitz ? J’ai ici un texte court, témoignage d’un professeur de médecine juif de Strasbourg, déporté puis réquisitionné à l’infirmerie d’Auschwitz III en 1943 : Robert Waitz. C’est un témoignage recueilli au procès de Nuremberg. Il a décrit ce qu’était selon lui un déporté, appelé Musulman (Terme choisi par les déportés eux-mêmes en raison d’un brunissement de la peau pour ceux et celles qui étaient les plus fragilisés. C’est donc un signe annonciateur de la mort prochaine, n.d.l.r.).

L’état de Musulman se caractérise par la fonte musculaire. Il n’y a plus littéralement que la peau sur les os. On voit saillir tout le squelette et en particulier les vertèbres, les côtes et la ceinture pelvienne. Cette déchéance physique s’accompagne d’une déchéance intellectuelle et morale. Elle en est même souvent précédée. Lorsque cette double déchéance est complète, l’individu présente un tableau typique : il est véritablement sucé, vidé physiquement et cérébralement. Il avance lentement. Il a le regard fixe, inexpressif, parfois anxieux. L’idéation est, elle aussi, très lente. Le malheureux ne se lave plus. Il ne recoud pas ses boutons. Il est abruti est subit tout passivement. Il n’essaie plus de lutter. Il n’aide personne. Il ramasse la nourriture par terre, prenant avec sa cuiller de la soupe tombée dans la boue. Il cherche dans la poubelle des épluchures de pommes de terre, des trognons de chou et les mange sales et crus.

On ne saurait oublier le spectacle présenté par plusieurs Musulmans se disputant de tels déchets. Il devient voleur de pain, de soupe, de chemise, de souliers. Il vole d’ailleurs maladroitement et souvent, il se fait prendre. A l’infirmerie, il s’efforce d’avoir une place à côté d’un moribond dont il n’indique pas son décès, essayant ainsi d’obtenir sa ration. Il se fait arracher bridge et couronne en or, en échange d’un peu de pain. Il est alors souvent dupé : ne sachant pas résister au besoin de fumer, il troque son pain contre du tabac. Dans l’ensemble, l’être humain est ravalé à l’état de bête et encore, est-ce faire souvent par cette comparaison injure aux animaux.

Lorsque l’on parle de la représentation des camps, ce sont des millions de personnes qui sont dans cet état, sans identité, sans visage. Il suffit de se souvenir des quelques images les plus fortes finalement, par exemple de Nuit et brouillard d’Alain Resnais (1955, 32 min.) pour savoir : des visages qui nous regardent, les visages des gens qu’on a libérés et qui n’ont d’ailleurs manifesté aucune joie. Visages sans expression, tous anonymes, sans mémoire, exsangues, vidés de tout et qui nous regardent.

Cela n’a l’air de rien mais au cinéma, les visages ne nous regardent jamais. C’est le principe de base du cinéma classique, le plus courant. Pour favoriser votre entrée dans le film, votre identification au personnage, il ne vous regarde pas. S’il le faisait, il vous désignerait comme spectateur. Ici, pour la première fois dans les images, des gens nous regardent et nous, spectateurs, ne sommes pas capables d’assumer ce regard. C’est « irregardable » et entre ces visages et nous, il y a un espace infranchissable pour nous qui n’avons pas été là. Même les témoignages des plus grands écrivains, tels Anthelme ou Primo Lévi, cela reste faible. Il demeure un fossé que nous ne franchirons jamais.

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Séminaire III - Shoah et cinéma

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