Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire III / Shoah et cinéma / 04 - La Shoah : que fait-on avec ce manque d’image ? Les Soviétiques reconstituent et les Anglais font avec ce manque

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Puisqu’il n’y a pas d’images directement de cette réalité, puisqu’il y a un manque évident, la question centrale est : « Que fait-on avec ce manque d’image ? »

Deux propositions émergent en même temps. Première proposition que je trouve plus éthique, plus cinématographique : faire avec ce peu, faire avec ce manque. Creuser, travailler ces images sans en rajouter. Creuser ces images pour peut-être faire apparaître dans la conscience de celui qui va les regarder, spectateurs, ce qu’il y a derrière et que l’on ne verra jamais.

Deuxième tendance, il manque des images ? On en refait. Après tout, le cinéma peut créer avec des outils magnifiques : mise en scène, effets de montage. On va rajouter, reconstituer les images que nous n’avons pas. Nous sommes toujours au début de cette question, juste après la guerre mais elle occupe les esprits.

Les Soviétiques, avec les intentions les plus louables (transmettre quelque chose de cette horreur) décident de reconstituer. Nous avons depuis la chute du Mur accès à un grand nombre d’archives absolument passionnantes où l’on voit certaines images de libération des camps qui ont été rejouées. Quelques survivants, les mieux portants, se sont rhabillés en déportés, mais on a aussi fait jouer des soldats soviétiques qui eux, ne sont pas des déportés.

Côté anglais, il y a un film, c’est le seul film monté en tant que film. Cela s’appelle La libération de Bergen Belsen (visible ici, n.d.l.r.). Le responsable du service cinématographique de l’armée, un psychologue du nom de Sydney Bernstein, connaissait Hitchcock. Il lui a dit : « Voilà nos images... Montez-les... Faites un film. » Hitchcock, pas n’importe qui bien sûr, se dit : « Il manque des images. » Les images à sa disposition sont pour l’essentiel des charniers, des regards et un plan qui revient 20, 30 fois : un simple travelling.

Un travelling qui unit les survivants et les charniers aux tortionnaires. Nous voyons, contraints par les forces de libération, des infirmiers nazis, des médecins, des paysans qui se trouvaient autour du camp, faire la file, poussés par l’armée anglaise à regarder ce que l’Allemagne nazie avait fait, ce qu’ils avaient fait.

Dans le même plan, la caméra part des témoins, des Allemands, se déplace vers les charniers et revient vers les visages en larmes des Allemands de manière à mettre dans le même plan les deux parties, bourreaux et victimes. Vous voyez que ceux qui ne sont pas morts sont en train de voir les morts. Ils sont ensemble. Témoignage, document brut. Ce sont ces images qui parviennent à Hitchcock qui se dit : « Il manque quelque chose. » Et si nous allions retourner des plans ? Filmer la campagne autour ? Filmer des paysans labourer leurs champs à 100 mètres du camp ? Filmer des amoureux qui se bécotent ?

C’est son monteur qui dit non. Ce film, La libération de Bergen-Belsen, dure 20 minutes et présente des travellings qui associent témoins et cadavres. Il y a là une proposition qui est faite : « Nous faisons avec ce que l’on a. » On travaille le document. Face à ce qui s’est passé, le seul geste cinématographique possible, se dit cette équipe-là, c’est une sorte d’objectivité du cinéma : une caméra enregistre mécaniquement ce qui se présente devant elle. C’est le point de départ.

Ces deux pôles : je travaille les images que j’ai, les images de l’après, qui ne montrent rien de la spécificité, ou j’en rajoute, je vais retourner les plans qui manquent ; ce vont être les questions qui agitent le cinéma depuis 1945 à propos de la représentation des camps d’extermination. Nous pourrions dire : Nuit et brouillard d’un côté. La liste de Schindler de l’autre. Ce n’est toutefois pas une distinction fiction/documentaire que nous devons opérer ici. C’est plus complexe.

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