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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire III / Shoah et cinéma / 06 - La Shoah : « Kapo » de Gilles Pontecorvo

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Face au film de Resnais, 1958, Kapo. L’auteur s’appelle Gilles Pontecorvo, un Italien communiste, brave homme mais piètre cinéaste. C’est aussi l’auteur de La bataille d’Alger ressorti il n’y a pas longtemps. Que fait Kapo ? C’est la première fiction sur les camps comme « Nuit et brouillard » est le premier film sur les camps avec des images documentaires destiné à un public dans une salle de cinéma.

Kapo jamais sorti en Belgique a pourtant fait couler beaucoup d’encre. C’est l’histoire d’une jeune Parisienne violoniste, qui rentrant chez elle, tombe sur des Allemands qui embarquent tous les Juifs de la rue dont ses parents. Elle est prise dans la rafle et tout le monde est dirigé vers Auschwitz. Le scénario n’explique pas pourquoi, arrivant à Auschwitz, la demoiselle s’égare. Le scénario a besoin de cet artifice : elle s’égare.

Elle se retrouve dans l’infirmerie, avec un docteur Juif qui soigne les déportés, ceux qui vont faire l’objet de quelques traitements expérimentaux. Pour sauver la jeune femme, il va la déguiser en déportée. C’est le début du film que nous allons voir à présent. Juste une remarque pour dire que toutes les fictions d’Auschwitz racontent l’histoire de l’exception, l’histoire de survivants. Forcément, si l’histoire des mourants était racontée, il n’y aurait pas de fiction. Notre splendide héroïne va-t-elle survivre ? Il y a fiction, il y a suspense. Est-ce que notre sympathique héros va s’en sortir ? Vous le saurez en regardant le plan suivant.

EXTRAIT de Kapo de Gilles Pontecorvo (Italie, 1959, 120’) (Scène de l’arrivée dans le camp d’Auschwitz)

Tout d’abord, je suis mis, spectateur, dans une position qui est celle de la jouissance. Avez-vous remarqué à quel moment la musique intervient dans l’extrait montré pour la première fois ? Dès que l’on sort les ciseaux : dramatisation sur la coupe de cheveux. Il y a une gradation dans la dramatisation. Cette fille, pour mettre ce costume de déportée, doit se déshabiller. Magnifique gros plan sur le dos nu splendidement éclairé de cette jeune fille. Après tout, c’est vrai, nous avons une actrice : c’est beau un dos nu de femme au cinéma. Le cinéaste a envie que le public reste dans son film : ce n’est pas parce que le sujet est grave que l’on va se priver d’un beau plan sur une belle femme. Musique et tonte des cheveux : c’est cela le drame.

Cela dit, cette petite coupe punk ne lui va pas trop mal. Il faut comprendre : cette actrice aura d’autres contrats après. Si on lui coupe totalement les cheveux, cela va poser problème. Ces gens qui se flattent de tout reconstituer en studio, ne peuvent pas ici réussir. Il faut tricher parce que le texte de Robert Waitz cité plus haut à propos du Musulman est intenable. Nous voyons la limite. Nous voyons la limite peut-être du révisionnisme.

Second point, elle découvre par la fenêtre du baraquement où elle est avec le médecin des enfants d’abord, puis papa et maman. Nous sommes émus. Pourtant, avez-vous remarqué à quel moment la caméra change d’axe ? Depuis le début, cette caméra est dans la même pièce que cette jeune fille, avec elle. Lorsqu’elle découvre son père et sa mère enfournés, la caméra a changé d’axe, elle attend dehors que la jeune fille vienne bien se poser dans le plan, avec une belle lumière sur son visage. Elle pose sa main sur la vitre et conserve le visage à l’image. Question de mise en scène. C’est un grand cinéaste alors il nous le montre.

La caméra est dans une position singulière : la position de voyeur. C’est la position du kapo, la position du nazi en train de jouir de cette jeune môme terrassée par la vue de ses parents prêts à être enfournés. La caméra se retournant, c’est votre place. C’est vous qui regardez, c’est vous qui jouissez du spectacle. Votre attention est maintenue par ce suspense : va-t-elle s’en sortir, va-t-elle échapper au coup suivant ? Nous sommes partis sur un traitement de choc du spectateur. Chaque fois, vous êtes mis dans la position de relancer la machine de la jouissance. On jouit du spectacle.

Dans le même film, il y a un plan plus célèbre que celui-ci sur lequel Jacques Rivette a écrit en 1959 un très court texte dans les « Cahiers du cinéma ». Ce texte s’appelle « Le travelling de Kapo ». Il parle d’une scène où l’on voit une autre déportée qui n’en peut plus et décide de se suicider. Elle va se jeter sur les barrières électrifiées pour mourir électrocutée volontairement. Grand travelling pour la suivre. Elle court vers les fils de fer et nous l’accompagnons. Au moment où elle va se jeter sur les fils de fer barbelés, la caméra change d’axe.

Elle est de l’autre côté du fil de fer barbelé, là où se trouvent dans la réalité les nazis. Et elle vient mettre sa main face à nous. Vous êtes en face, de l’autre côté, en train de jouir du spectacle. Seuls les nazis pouvaient dans la réalité jouir de ce spectacle. Dans le fameux travelling où la jeune femme vient s’électrocuter, la caméra ne se contente pas de changer d’axe. Il y a un léger panoramique qui vient recadrer comme il convient la main de cette jeune fille au moment où elle meurt.

Jacques Rivette a dit : « cela est abject ». Un travelling est une affaire de morale. Un mouvement de caméra est une affaire de morale. Chaque mouvement de caméra, chaque axe vous place, vous spectateur, quelque part. Vous regardez depuis un point de vue. Et quand moi je vais au cinéma voir un film sur les camps, je ne vais pas pour me mettre du point de vue nazi mais pour penser. Je n’ai pas besoin que l’on m’émeuve façon « Autant en emporte le vent à Auschwitz ».

La plupart de ces films ne traitent pas d’Auschwitz. Auschwitz est un décor et l’on suit un personnage héroïque, celui qui va s’en sortir. Ce sont des films sur fond d’extermination. La réalité n’est jamais que décorative, n’est jamais qu’anecdotique. On nous force à l’identification à ce héros.

La question de ce cinéaste est la suivante : « comment réussir mon film ? » Cette question est la même que pour tout autre film, tout autre sujet. Nous sommes loin de Resnais et de sa modestie. C’est l’exhibition d’une mise en scène d’artiste.

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