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Parlons à présent de Voyages d’Emmanuel Finkiel. Je ne veux pas que vous pensiez que j’interdis la fiction. Je me pose la question de savoir ce que l’on attend de moi, spectateur.

Il s’agit d’une histoire très simple de gens qui retournent à Auschwitz alors qu’ils sont vieux. C’est donc une sorte de voyage touristique. Nous allons suivre ce voyage sans plus et nous allons, nous spectateurs, nous arrêter devant la porte d’Auschwitz. Après, cela ne nous regarde pas. Leur douleur, leur souffrance, leur deuil ne nous regardent pas. Ce que nous pouvons faire, c’est être avec, accompagner.

La reconstitution m’insupporte dans ce cas-ci, mais pas la représentation. Représenter signifie étymologiquement « présenter à nouveau ». Rendre présent une seconde fois. Je n’ai pas besoin d’images reconstituées pour cela. Je n’ai pas besoin d’être manipulé comme n’importe quel scénario de fiction hollywoodienne. Ce dont j’ai besoin, c’est d’un mouvement qui libère et fasse remonter quelque chose à ma conscience. Dans l’extrait qui va suivre, les images à l’écran vont faire remonter d’autres images, plus intimes qui n’existent pas ailleurs que pour ceux qui l’ont vécu. C’est la pratique du spectateur dont je parle.

EXTRAIT de Voyages d’Emmanuel Finkiel - France, 1999, 115’ (Scène de la panne du bus dans la campagne polonaise.)

Ce qui me touche dans ce film et qu’il n’y a pas chez Spielberg : après un long moment admirable dans la circulation de la parole - avec des petites choses drôles, ces gens sont âgés et en voyage tout de même -, tout s’arrête. Un silence fait suite à l’arrivée d’un second bus qui se gare juste à côté du premier. « - Vous pensez qu’ils vont au même endroit que nous ? - Oui, il suffit de regarder. » Nous avons ensuite dans le silence un espace entre deux bus, des fenêtres embuées que la main frotte, et des visages qui se regardent. Il y a même un peu de difficulté à soutenir les regards. C’est furtif, ils baissent un peu les yeux. Ils se reconnaissent, non pas qu’ils se soient connus d’avant, mais parce qu’ils ont la même histoire.

Ils retournent à Auschwitz, ils y sont déjà allés une fois. Voilà ce qui les lie. Les choses remontent ainsi, sans besoin d’images comme Spielberg en fabrique. Subitement, quelque chose se donne à partager. Ce moment permet aussi de relire tout ce qui s’est passé auparavant. Une vieille femme tombe en syncope et un médecin vient auprès d’elle. Dans le précédent voyage, il n’y avait pas de médecin dans le wagon. Le car est bloqué dans la campagne polonaise comme ce fut le cas auparavant, hormis qu’il n’y avait pas un repas chaud cette fois-là.

Rien que cette petite phrase avec une faute de français lorsque l’un des protagonistes relate cette anecdote où un camarade des camps lui rend la photo de ses parents bien après la guerre : « Vous savez comment qu’on dormait ». Cette légère faute attire mon attention. De deux choses, l’une : ou je sais comment on dormait parce que j’ai vu des archives, des photos, parce que je suis allé à Auschwitz et ce souvenir remonte à ma conscience ou je ne le sais pas et je ne peux que me poser la question et penser que cela n’était pas évident. Je n’ai pas besoin que l’on me reconstitue en studio le « comment qu’on dormait ». Chez Spielberg, la reconstitution des litières pour savoir « comment qu’on dormait », cela coûte 300.000 dollars. Le bus repart et moi, spectateur, je suis avec eux jusqu’à l’entrée du camp où le film s’arrête. Leur deuil, leur histoire ne me regardent pas. Pour moi, cela s’appelle du cinéma.

Dans l’extrait, nous voyons également une Polonaise dans la campagne qui regarde ce car arrêté en bord de route. Cette femme attend le bus local. Le plan suivant, c’est le contrechamp : nous voyons le bus à l’arrêt et les enfants qui rentrent chez eux après l’école, comme dans le temps. Pendant la guerre, il y avait aussi des Polonais autour des camps. Voilà, c’est dit simplement. Aujourd’hui encore, il y a des Juifs dans l’embarras et il y a toujours une Polonaise pour les regarder.

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Séminaire III - Shoah et cinéma

 

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