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Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Nous savons par nos expériences, nos vies, nos luttes, que nous sommes toujours partie prenante. L’objectivité est un masque servant à dominer : on désire se passer de la subjectivité des citoyens, leur capacité à partir de leur histoire, de leur lutte à poser des choix. Pour les maîtres, il y a toujours trop de démocratie, et trop de peuple en somme. Il nous faut travailler la complexité des relations intersubjectives et des relations de pouvoir où le sujet a son mot à dire. C’est-à-dire, réarticuler dans nos expériences, dans nos luttes ce qui a été désarticulé à savoir, par exemple, la raison et les affects. Il n’y a pas de raison pour justifier que nous séparions ces deux aspects.

Dans cette bataille, le cinéma me paraît un outil indispensable dans la mesure où il pose sans cesse la question du rapport entre le sujet et le monde, le sujet et l’autre, tous les autres. Ce n’est pas une question d’école mais la question même du spectateur. S’il n’est pas impliqué dans ces questions, alors il perd sa qualité de spectateur.

Si l’on va au cinéma, c’est que l’on a envie d’être leurré. On a envie que l’on nous raconte des histoires, on a envie de croire aux choses que l’on nous montre. Nous sommes dans un appel de croyance. Nous savons bien que nous sommes dans un système de représentation artificiel différent de nos expériences dans la vie de tous les jours mais tout de même nous allons y croire. Nous rentrons dans le jeu du film. Ce que je sais des conditions matérielles du spectacle (mon savoir), ne suffit pas à m’empêcher de croire qu’il y a de la magie de ce côté-là. Je sais mais je crois.

La croyance du spectateur n’est pas radicale ou absolue. Elle accepte d’être contredite par le savoir lié à elle. Au cinéma, croyance et doute ont partie liée. Dans les luttes qui se développent autour de nous dans le monde, croyance et doute ne vont pas ensemble. Si l’on doute que Chirac dit la vérité, alors on ne croit plus à ce qu’il dit. Au cinéma, ce n’est pas vrai : si Chirac est joué par un grand acteur, disons James Stewart, alors peut-être je continuerai d’y croire au moins durant le temps du film. Cela génère du plaisir ou un enrichissement de savoir ; cela nous attire. Au cinéma il y a une fragilisation de la croyance qui s’oppose aux modes de croyance radicales ou absolues que le marché - pour le dire sommairement - voudrait nous imposer.

La marchandise demande une croyance absolue. Nous croyons qu’elle existe. Marx avait consacré une partie de son travail et du « Capital » à la démonstration que la marchandise n’était rien. Le travail du marché fétichise ces marchandises, leur donne un crédit, un poids qu’elles n’ont pas.

Réfléchissons donc à la manière qu’a le spectateur de travailler avec un film. Il regarde l’écran en croyant à la vérité de ce qu’il y voit mais pas totalement. Je cite toujours cette phrase qui termine le film Le Carrosse d’or de Jean Renoir : Anna Magnani est poursuivie par une horde de soupirants et fatiguée de ne pas savoir si on aime en elle l’actrice ou la femme dit : « Où finit le théâtre ? Où commence la vie ? » Le spectateur ne doit pas savoir si ce qu’on lui montre est entièrement dans de la représentation ou si quelque chose de vrai lui arrive.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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