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Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 03 Jean-Louis Comolli - La fragilité du documentaire plus juste que la fiction

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Il y a donc un espace commun entre le film et le spectateur. Cet espace est contradictoire parce que nous ne sommes jamais sûrs de notre place, ni du fonctionnement du film qui est avec nous. C’est cette incertitude qui est importante.

Patrick Leboutte
- Ce que je définissais par espace commun, et pour te citer (« Le miroir à deux faces ». Texte écrit dans « Arrêts sur histoire » publié par le Centre Georges Pompidou en 1997) : « C’est quand le destin des personnages filmés rencontre le mien alors que je me projette imaginairement parmi eux, c’est quand l’horizon indéfini d’une improbable relation soudain se contracte pour devenir ce qui se passe ici et maintenant dans la salle de projection et dans la durée de la séance entre des absences tout entières tendues par un pareil désir fou de présence que le cinéma accède à sa plus grande puissance : renvoyer les hommes les uns aux autres. »

Jean-Louis Comolli
- On insiste là sur le fait que nous sommes dans l’improbable, quelque chose de jamais clos. L’école, les médias, nos parents, toi, moi, nous passons notre temps à nous dire qu’il faut être fort. Le spectateur, lui, est faible. Cette faiblesse va ouvrir des horizons, des réflexions, des questions, y compris du trouble. Si l’on est fort, on ne va pas au cinéma. Le cinéma apporte au spectateur la découverte de sa propre fragilité dans ce monde qui est un monde de durs.

Patrick Leboutte
- Si le cinéaste filme lui aussi, c’est pour découvrir quelque chose qu’il ne connaît pas encore, ne fut-ce que la réalité de son scénario : mettre un projet à l’épreuve des faits.

Jean-Louis Comolli
- Filmer, c’est en même temps faire et défaire. C’est pousser ce qu’on est en train de faire vers un moment où cela pourrait se défaire, c’est inclure la défaite dans un processus. Dans la pratique documentaire, nous savons que le film peut s’arrêter à chaque seconde. « Je ne veux plus être dans ton film. » C’est la grandeur du documentaire : l’autre a son mot à dire. Dans une fiction, il y a toujours un contrat et un avocat au cas où. Ceux qu’on filme ont autant de pouvoir que nous pour arrêter le film. Le film documentaire se gagne minute après minute, jour après jour contre sa propre mort. C’est un petit miracle.

Je vais prendre un exemple. Un conclave vient de se tenir au Vatican et a choisi d’élire un pape. J’aimerais filmer un conclave en documentaire mais évidemment c’est impossible. Il n’y a pas de caméra à l’intérieur du conclave. En revanche, je peux filmer ce conclave en fiction. On engage des acteurs, on crée le décor et la scène se tourne. Preminger a fait Le cardinal sur un prêtre devenant cardinal... Un film assez beau d’ailleurs. Logiquement, la fiction est plus forte que le documentaire puisqu’elle peut faire ce que le documentaire ne peut pas. Justement, le leurre est là.

Ne pouvant pas filmer en documentaire le conclave ou le conseil d’administration de TF1 parce que le pouvoir s’y oppose, je rends compte de la réalité des rapports de force alors que la fiction les fait disparaître. Le geste documentaire rend compte du monde à être filmé. La fiction procède d’un refoulement de cette impossibilité, que l’on pourrait appeler refoulement du réel. Dans la réalité, je ne peux pas me rendre au conseil d’administration de TF1. La violence du monde est dans le documentaire parce que précisément, il ne peut pas passer outre.

Aujourd’hui que le spectacle est devenu une arme parmi d’autres aux mains des maîtres, aux mains des puissants, il est important de ne pas faire comme si on pouvait tout filmer. Il faut montrer que le réel existe. Le documentaire est plus juste, honnête et il rend compte de la résistance du monde. Il confronte le spectateur à une difficulté véritable et non pas à l’illusion que nous sommes Dieu et que nous pouvons aller partout.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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