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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 04 Jean-Louis Comolli - Filmer le travail et non son spectacle

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Cette question se pose aussi avec le travail. Pourquoi filme-t-on les usines ou les chaînes ou les lieux de travail manuel soit durant les grèves soit dans des films publicitaires ? Parce que je n’ai pas le droit d’entrer dans les usines sans autorisation de la direction. C’est impossible sauf si les ouvriers nous y autorisent eux-mêmes : ce sont les grèves. Le patron, lui, nous donne l’autorisation si l’on fait un film publicitaire par exemple. C’est la raison pour laquelle on ne voit pas le travail filmé dans le documentaire.

Le travail est un rapport de force, c’est du pouvoir exercé par les uns sur les autres. C’est une soumission des corps à un pouvoir. Cette soumission résiste bien évidemment à sa mise en scène, sa mise en représentation pour qu’elle n’apparaisse pas précisément. Ce qui est caché, c’est la violence. Le travail qui n’est pas celui de l’artisan qui fabrique avec amour son objet jusqu’à se confondre avec lui mais le travail en usine. Les travailleurs acceptent de devenir un certain temps esclave d’un système. Quand on filme cela en documentaire, c’est que l’on triche. Filmer ce travail, c’est être du côté du patron ou du côté des ouvriers.

Nous pouvons le dire autrement : s’il y a aussi peu de films dans l’histoire du cinéma qui mettent en scène le travail, c’est pour des raisons qui tiennent au cinéma lui-même et pas simplement autour d’une question de rapport de force. Décrivons La sortie des usines Lumière. On voit l’usine dont les portes s’ouvrent et les ouvrières sortent en masse. Elles sont assez gaies, heureuses, pimpantes. Dans la troisième version, les portes se referment. Les frères Lumière avaient eu besoin de plusieurs essais pour arriver à tourner ce moment puisque les vues étaient très courtes. Ce qui dit au passage que tout documentaire est mis en scène...

Le cinéma naît littéralement comme sortie d’usine et non comme entrée d’usine. Les ouvriers étaient sous les ordres des Lumière bien sûr. Le sens de ce choix est que ces ouvriers et ouvrières sortent de l’usine pour aller au cinéma. Une caméra est là d’ailleurs pour les filmer. C’est emblématique du destin du travail au cinéma. Aller au cinéma, c’était échapper temporairement à la fatigue du travail, à l’oppression, à la vie quotidienne,... Le seul travail pris en charge par Hollywood est celui des comédiens.

Il y a des exceptions aussi : Les temps modernes de Chaplin. Faire rire le monde entier sur l’horreur du corps supplicié du travail. Le reste du temps, on voit des confettis de travail. Nous voyons des ouvriers à la chaîne et cela dure trente secondes. Il faut répondre à cela et comprendre que par travail s’entend plus qu’un certain nombre de gestes. Il n’y a pas que du geste, il y a des calculs, des logiques, des analyses. Surtout, il y a de la durée. Je ne vais pas mettre dans un film huit heures de chaîne de montage. Le cinéma inévitablement réduit le travail à quelque chose qui est le spectacle du travail. Si je veux montrer que cela se répète, je vais faire une série d’enchaînés. Je vais alléger la charge. Le travail va disparaître à être filmé.

Pour filmer le travail, il faut donc filmer contre le cinéma. Le cinéma adoucit les réalités, les embellit.

Patrick Leboutte Même lorsque l’on filme les machines, les flammes des hauts-fourneaux, il y a une dimension de puissance et de chorégraphie qui participe de cet embellissement.

Jean-Louis Comolli Les cinéastes qui sont amenés à faire des films publicitaires, comment vont-ils s’y prendre. Ils ne vont filmer ni la durée, ni la dureté, ni l’usure, ni la fatigue. Ils vont filmer les gestes. Or les gestes, c’est toujours une chorégraphie d’autant plus fascinante qu’elle est déjà mise en scène. Quand on fait du cinéma documentaire, on est souvent conduit à filmer la mise en scène des autres. Si je filme à Rome, je filme la mise en scène du Vatican. Le travail du cinéma, c’est de faire apparaître cette mise en scène déjà là comme une mise en scène. Ce qui permettra de détacher le spectateur du spectacle, de la chose. C’est le fameux duo croyance et savoir dont je parlais tout à l’heure.

Que se passe-t-il quand je filme des corps ouvriers au travail ? Je vais filmer la logique induite par l’entreprise, la logique des machines. Je risque d’enregistrer cette logique comme une chorégraphie. On ne sera jamais dans la distance, toujours dans la fascination. La caméra est fascinée par les machines. Gilles Deleuze le dit : « le cinéma est une machine de machine, un mouvement de mouvement. » Il y a un dialogue entre la machine/caméra et la machine/outil. Ce qui disparaît le plus souvent dans cette fascination, ce sont les hommes.

C’est ce qui est formidable dans le film de Chaplin : il n’y a pas que des machines, il y a Chaplin qui est détruit comme corps par ces machines. Mais en conclusion, on voit que le cinéma a tendance à ne filmer que la couche la plus spectaculaire, la plus brillante du travail. Alors que celui-ci est complexe, qu’il y a autant de destruction que de construction, de négatif que de positif.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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