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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 05 Jean-Louis Comolli - Filmer le travail : « Wonder » ou « montrer, c’est cacher »

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[Reprise du travail aux usines Wonder de Bonneau et Willemond, 1968, 9’]

Patrick Leboutte
- Cette scène te donne déjà raison sur un point : elle fonctionne sur la durée. Ce que je vois de cinématographique et qui renvoie à la question du travail, c’est la peur de rentrer dans l’usine. Cette femme au milieu va, elle, choisir de ne pas rentrer. Même quand elle n’est pas à l’image, on voit sa voix si je puis dire qui vient fonder la scène. Un corps ne veut pas rentrer. C’est une manière de rendre visible ce que l’on ne peut pas voir, pas filmer. Cette scène montre quelque chose d’invisible. Le travail est filmé mais de biais : nous voyons les effets de ce travail sur un corps en particulier.

Jean-Louis Comolli
- La réalité du travail vécu dans les usines Wonder et que le spectateur imagine à travers le peu de choses que dit cette femme est beaucoup plus forte que si nous avions pu filmer directement le travail. C’est une idée du cinéma : qu’est-ce que le spectateur peut construire à partir de ce qui lui est montré mais surtout à partir de ce qui ne lui est pas montré. Le cinéma, hors distinction fiction/documentaire, fait appel aux ressources du spectateur. Comment le spectateur habite les trous du film, ce dont on parle mais qu’on ne voit pas ? Il montre qu’on ne voit pas ce dont on parle. J’imagine, spectateur, l’antre de cette usine où l’on sort complètement noir. Si les étudiants de l’Idhec qui ont fait le film étaient venus trois semaines plus tôt, rien de tout cela n’aurait été visible.

Il faut faire un effort considérable au cinéma pour montrer la destruction, la décomposition de ce qui est là parce que le cinéma recompose inévitablement les choses. C’est le pouvoir du cinéma tout comme les autres arts de transfigurer le monde. Pour rendre compte de l’horreur, de la peine ou de la souffrance, il faut aller contre le cinéma qui exalte, qui fait exister davantage. Le risque au cinéma, c’est d’embellir le monde ou d’affadir le monstrueux. Ainsi pendant longtemps, le vrai film d’horreur ne montrait pas directement le monstre ou le vampire mais les traces de son passage. Je pense à Jacques Tourneur et à ce film, Curse of the demon (1957) On ne voit jamais le monstre. On entend un bruit, on voit une ombre. C’est un cinéma non hystérique. Quand on a vu le Nosferatu de Murnau, on ne peut pas aimer les autres versions qui ont suivi pour cette raison. Montrer peu de choses plutôt que tout montrer. C’est la différence entre cinéma et spectacle.

Le cinéma s’est construit sur cette acceptation : montrer, c’est cacher. André Bazin disait que le cadre cinématographique est le cache. Ce qui est caché par le cadre est beaucoup plus important que ce qui est montré par le cadre. C’est à partir du non visible que tout peut arriver. Si le spectateur revient un peu à l’enfance quand il est au cinéma, c’est par le non visible que cela survient, non par ce qui est montré directement à l’image.

Or le marché, et les techniques mises en place pour rendre plus précises nous ont fait des maniaques du visible. La télévision nous confirme l’existence des choses en nous les rendant visibles. Or ce qui nous est montré est une faible partie des choses et ce choix est par ailleurs orienté. Il est difficile d’imaginer un commerce qui cache tout ce qu’il a à vendre. Tout est en vitrine. Y compris le monde qui nous entoure est mis en vitrine à la télévision. Il est mis en vitrine pourquoi ? Parce qu’il s’agit de l’acheter bien sûr.

Ce qui accepte de ne pas jouer le jeu du visible dit à la fois une complexité du monde, la capacité imaginante du spectateur lorsqu’il doit combler les trous et le refus de se soumettre à la marchandise. Ce qu’on recouvre, ce qu’on enlève des vitrines est peut-être le plus précieux. Faire exister quelque chose hors marché, hors de la vitrine, hors de l’exposition fétichisée de la marchandise. Le cinéma est une école de la résistance à cela.

Dans le film que nous venons de voir, l’étudiant de l’Idhec se pose la question que l’on se pose tous : qu’est ce que je filme. On ne peut pas tout filmer à la fois puisque nous sommes trop proches. Le tout visible n’était pas possible. Si la caméra filme la jeune femme, elle ne peut pas être en même temps du côté du syndicaliste. Il recadre le syndicaliste mais la fille continue de crier hors champ. Ce qui est visible (le syndicaliste) est troué par ce qui est invisible (la jeune femme). L’étudiant reprend la jeune femme qui tire la scène et le syndicaliste disparaît parce qu’il n’est plus in et que son discours est moins fort. Cadrer, c’est cacher. Le spectateur recompose une scène à partir de cet effet de balancier qui trahit un rapport de force même en l’absence des corps. Cette activité n’est pas consciente.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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