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Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 06 Jean-Louis Comolli - Filmer le travail : « Wonder », oppression et parole

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Ce qui est montré, c’est une violence collective. Ce qui est frappant, c’est que cette femme est seule à protester. C’est étonnant politiquement. Ce qu’elle dénonce, s’il est avéré, ne vaut pas que pour elle-même bien sûr mais aussi pour les autres, silencieux. Elle critique aussi violemment la raison sociale, l’accord final. Ce qui est visé au fond, c’est la société, la société des travailleurs. Il y a la masse et le syndicaliste qui nous dit que c’est une étape et qu’il faut rentrer à l’usine. La parole divergente doit être dès lors exclue et la question du cadrage peut se traiter comme cela. Au-delà de la question du cadrage, il s’agit de savoir si l’on intègre ou pas cette femme dans le groupe.

On essaie de l’y intégrer mais chaque fois qu’elle rentre dans le cadre, c’est pour nous dire qu’elle veut en sortir et démembrer ce groupe. C’est la tension de cette séquence.

Emmanuel Massart
- Ce qui est à l’intérieur, c’est aussi nous. Il y a plusieurs mises en scène : celle du syndicaliste, celle de la femme qui s’impose au fur et à mesure jusqu’à la mise en scène du patron qui siffle la fin de la récréation pour que tout le monde rentre. La force de la scène passe dans cette majorité silencieuse. La justesse vient de ce que nous sommes spectateurs intégrés dans l’image.

Jean-Louis Comolli
- Ce groupe de travailleurs de Wonder qui assiste à la scène est symétrique de nous. Il entre en résonance avec le spectateur. Je me sens gêné parce que nous baissons la tête et puis finalement rentrons par cette espèce de porte de prison. La violence de cette femme a déclenché de la gêne et de la honte. C’est aussi notre gêne devant la violence révolutionnaire qui voudrait mettre fin à l’ordre établi.

Emmanuel Massart
- Ce n’est pas cela finalement qui arrive au spectateur ? Il a sans cesse la tête relevée vers l’écran et puis enfin baisse la tête parce que quelque chose lui arrive. Il se dit : « tiens, c’est nous, là. » Il n’a plus besoin de regarder l’écran parce qu’il sait qu’il est là, à l’écran.

Patrick Leboutte
- Lorsque tu évoques le travail, la plupart des films qui me viennent à l’esprit comme les Medevdkine (abordés dans le Séminaire II, n.d.l.r.) qui sont des films réalisés par les ouvriers eux-mêmes, on ne voit pas non plus l’intérieur des usines. Alors qu’eux ont peut-être plus de facilité qu’un cinéaste en tant que tel pour y entrer. On y voit la même chose qu’ici : la violence du travail sur les corps et puis une parole qui se déporte pour parler de cela. La meilleure manière semble de repartir du corps mais après travail. D’une certaine façon, il s’agit de filmer ce qui travaille ces gens quand ils travaillent.

Jean-Louis Comolli
- La question qui vient un peu avant est : comment filmer cela dans le documentaire. Le problème est que ces films se sont souvent faits pendant les grèves alors que le travail n’avait plus lieu. Cela se passe le plus souvent comme dans ce film-là : ce que l’on ne voit pas directement passe par du récit. Quelqu’un vient et raconte ce qui se passe dans le moment et le lieu où nous n’avons pas accès. D’où l’importance du recours à la parole dans les moments d’oppression. Quand la chaîne tourne, les ouvriers ne parlent pas.

Dans le travail, il y a peu de discours ou de meetings. Dans l’histoire des luttes, un relais s’est établi entre le travail dans la soumission et la parole comme libération. Sortir ce qu’on a été obligé de tenir à l’intérieur. Butant devant ces portes réelles de l’usine, le documentaire hérite de cela et reprend pour la libérer la parole qui était empêchée, retenue, interdite au lieu et à l’heure.

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Séminaire IV - Jean-Louis Comolli

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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