Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 07 Jean-Louis Comolli - Filmer le travail : du monde du travail au travail du jeu

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Evoquer par la parole un moment ou un personnage absent soit parce qu’il est mort, soit parce qu’il est hors champ, hors scène, cela s’appelle prosopopée. On retrouve là une des puissances fondatrices du cinéma. Le cinéma est là parmi nous, hier comme aujourd’hui pour dire quelque chose des morts. Reprendre des actes, des paroles, des gestes qui sont définitivement ou provisoirement hors champ.

Patrick Leboutte
- Ce qui revient à dire selon cette conception qu’il est difficile de filmer la soumission au travail, les conditions de travail sans permettre à celui qui parle de se libérer un peu, d’être acteur à son tour. Dans Classe de lutte des Medvedkine (voir Séminaire II, n.d.l.r.), on voit une femme qui parce qu’elle prend la parole permet au milieu du groupe de lui garder son unité et pas de s’affaisser. Ils ne rentrent pas. C’est aussi parce qu’elle est filmée qu’elle devient grâce à cette prise de parole actrice de sa vie et personne à part entière. Elle se libère au fur et à mesure et jusqu’à son mari. Filmer une parole et un corps qui devient acteur permet de se dégager un peu de cette soumission du travail et du pouvoir du patron.

Jean-Louis Comolli
- Quand la relation cinématographique s’instaure entre l’ouvrier et l’ouvrière, militant et militante et la machine/cinéma, on passe du monde du travail à un monde du travail décalé qui serait le travail du jeu. Chaque personne filmée sait qu’elle est dans un jeu. C’est une expérience du sujet où des enjeux apparaissent. Ces enjeux ne sont pas tout à fait les mêmes que dans les rapports sociaux. Le cinéma va libérer le temps du tournage les ouvriers de la chaîne ou même les sortir de la grève, en faire une fête.

Rendre vivable et objet d’une prise de distance ludique ce qui est lourd et difficile dans la vie. Lors d’un tournage, ceux qui sont filmés se rendent compte que quelque chose se radicalise , deviennent plus exemplaire en somme, mais aussi que quelque chose se libère dans l’espace du jeu. Ce n’est pas un jeu de la performance mais un jeu où la sanction n’est au fond que conviviale. C’est une complicité avec le spectateur.

Je prends un exemple avec Coûte que coûte de Claire Simon. La réalisatrice a choisi de filmer l’argent et de s’intéresser à une petite entreprise près de Nice dont on ne suit la vie que les fins de mois. Les fins de mois parce que l’argent circule, que les ouvriers sont payés... Elle a donc tourné une semaine chaque fin de mois un nombre indéterminé de mois puisque on ne savait pas si l’usine fermerait avant que le film ne se termine ou l’inverse.

Comme elle rate trois semaines par mois, les ouvriers, employés, patrons lui racontent ce qui s’est passé pendant qu’elle n’était pas là. Elle filme un peu le travail qui se fait sous ses yeux mais surtout beaucoup le récit de ce qui s’est passé. Comme elle revient tous les mois, tout le monde se prend au jeu. L’entreprise périclite au fur et à mesure et l’argent vient à manquer.

Mais comme ils sont filmés, cela devient une catastrophe drôle. Les ouvriers occupent le poste de la secrétaire qui est partie puisqu’elle n’était plus payée. Ils essaient de téléphoner aux fournisseurs, aux supermarchés et ils se marrent, ils jubilent malgré l’aspect dramatique de la situation. Comme ils sont filmés, qu’ils trouvent une place dans la représentation, au lieu de sombrer avec l’entreprise, ils vont de mieux en mieux. Et le film est de plus en plus beau. L’entreprise capote et le film réussit.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

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