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Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 11 Jean-Louis Comolli - Sur la parole filmée d’une femme de ménage. La double adresse.

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Présentation d’une séquence tournée par Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau dans le cadre d’un projet de film sur la souffrance dans le travail par le biais d’entretiens filmés entre des travailleurs et des psychothérapeutes. Cette séquence est inédite et ne fera pas partie du film lui-même. [1]

Sophie Bruneau
- Cela dure 18 minutes et cela se passe dans une consultation spécialisée, une des premières ouvertes sous le label « Souffrance et travail » à l’hôpital de Nanterre. Une psychologue clinicienne qui s’appelle Dominique José qui reçoit en psychothérapie une femme envoyée là par des médecins suite à une chute dans un escalier. C’est une femme de ménage qui a 5 employeurs différents et qui suite à cette chute a été prise en charge par la médecine du travail. Celle-ci, dans l’impasse, l’a envoyée donc en consultation avec un dossier disant notamment qu’elle est d’origine marocaine.

[Entretien filmé par M-A Roudil et Sophie Bruneau sur la souffrance et le travail]

Jean-Louis Comolli
- Je trouve cela assez fort. Cette parole-là est forte sans aucun doute. Elle est troublante non pas dans ce qu’elle dit mais dans son adresse. Nous ne sommes pas à la place de la psychothérapeute. Mais pourtant, nous y sommes aussi. Il y a une sorte de double place qui me questionne. Qui suis-je devant cette femme ? Est-ce qu’elle me parle à moi ? Oui, puisque c’est un film. Mais cette parole est de toute façon induite par la présence de la psy et ses questions. Dans cette double adresse, j’y suis et je n’y suis pas. Qu’est-ce qui me manque pour y être davantage ? Je ne suis en fait confronté qu’à un versant de la relation. Je n’accède pas sur l’effet de la parole de cette femme sur l’autre personnage du film. La psy, bien que cadrée de temps en temps, reste indéfinissable.

Tous les spectateurs sont pervers. Au lieu de voir une larme sur le visage de la femme de ménage, j’aurais voulu voir une larme sur le visage de la psychothérapeute. Evidemment, les psy ne pleurent pas. Il me manque un contrechamp à la femme de ménage. Ou plutôt, c’est nous qui prenons cette place. Je suis dans le désir d’un contrechamp qui me permettrait de reprendre une place de spectateur moins problématique.

Patrick Leboutte
- Le contrechamp, c’est moi. D’autant plus que la caméra est proche de la femme de ménage. Je vois l’écart entre elle et nous plutôt qu’entre elle et la psy. C’est renforcé par le fait que la psy est assise ainsi que moi spectateur, et la seule qui se lève, c’est cette femme. C’est étrange en regard de ce que l’on voit d’habitude : elle reste debout. C’est un écart vis-à-vis de nous. Nous ne sommes pas à sa place et je me demande ce que cette femme va dire, comment elle va me parler.

Jean-Louis Comolli
- Les moments où elle est assise et les moments où elle reste debout derrière cette chaise ne sont pas les mêmes. Quelque chose change dans la mise en scène du spectateur. Quand elle est debout derrière sa chaise, nous sommes au théâtre. Quand elle est assise, elle est dans la position institutionnelle. Debout, elle transgresse le rapport au médecin. C’est une place de proclamation, d’un jeu plus large. Si je me souviens bien, debout, la psy sort de l’image. Il reste alors ce face-à-face entre un acteur et un spectateur. On force un peu les choses en disant cela mais en même temps, c’est là.

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Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

notes:

[1] Le film sortira finalement sous le nom de Mon diplôme, c’est mon corps, accompagnant le DVD de Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés qui représente lui l’aboutissement de ce projet.

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