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Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire IV / Jean-Louis Comolli et la valeur travail / 12 Jean-Louis Comolli - Sur la parole filmée d’une femme de ménage. La parole libère.

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Présentation d’une séquence tournée par Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau dans le cadre d’un projet de film sur la souffrance dans le travail par le biais d’entretiens filmés entre des travailleurs et des psychothérapeutes. Cette séquence est inédite et ne fera pas partie du film lui-même. [1]

Patrick Leboutte
- Puis il y a le discours : cette femme est dépossédée de son identité de femme par son travail ; c’est ce qu’elle dit. Je n’avais jamais entendu une femme de ménage parler ainsi.

Jean-Louis Comolli
- C’est paradoxal car le fait qu’elle le dise l’annule. Ca le pose et ça l’annule. Telle que nous la voyons, c’est une femme et non une femme de ménage. Elle est coquette. Elle arrange sa robe. Elle insiste beaucoup sur son souci d’élégance, de vêtement, de maquillage. C’est une actrice qui se prépare et joue son rôle. Je souffre de toujours avoir été rien. Mon travail n’est pas vu, pas remarqué. Tout cela, le dire l’annule. Toute affirmation d’un rien par un corps transforme ce rien en quelque chose. Le cinéma sauve les être démunis, faibles et méprisés pour leur conférer une dignité et en même temps, si l’on ne peut plus être dans la souffrance qu’on décrit et qu’on en sort, c’est arranger le monde trop facilement.

Thomas Heller
- J’avais vu il y a quelque temps Avec le sang des autres (Groupe Medvedkine de Sochaux, n.d.l.r.) où il est notamment question de l’interview d’un ouvrier qui parle de ses conditions de travail à la chaîne. Il parle d’une souffrance particulière qui est celle de son corps, la difficulté à toucher les objets, à toucher sa femme. C’était surtout sur ce corps qu’était la souffrance. Ici, la souffrance porte sur l’identité, sur le désir de reconnaissance. Que va faire le psy et que va dire le psy ? Ce serait intéressant de l’entendre cette psy quand la femme dit que la souffrance vient peut-être d’elle mais aussi de la société qui l’emploie. La psy la redirige sur son corps, ne dit rien sur la société qui l’emploie.

Jean-Louis Comolli
- Je suis un peu gêné par ce que vous dites. On peut considérer que le cinéma soigne entre guillemets en filmant quelque chose chez l’autre. Il y a une fonction thérapeutique du cinéma. La différence entre le psy et le cinéma, c’est que nous soignons quelque chose qui n’est pas malade alors que le psy bien.

Thomas Heller
- Le cinéma ne soigne pas mais il fait attention aux gens.

Jean-Louis Comolli
- Soigner au sens de prendre soin de. Ce qui est soigné, c’est l’être. Cette dimension de l’être échappe au psychologue et cet être n’est pas malade. C’est là que ça diverge. On part d’une relation thérapeutique et on débouche sur une relation entre l’être de cette femme et puis nous, spectateurs. Et la dimension thérapeutique disparaît au fur et à mesure.

Emmanuel Massart
- Je trouve qu’il y a quelque chose de l’ordre de la croyance puisque cette femme de ménage dans une pièce qui est comme toutes les pièces dans lesquelles elle peut travailler, quelque chose de reconnaissable dans lequel elle ne croit plus. La position de la psychothérapeute est de dire : « raconte-moi ton histoire. » Le jeu de bascule entre « je me lève » et « je m’assieds » trahit le passage entre « je n’y crois pas ; je m’en vais » et « oui pourquoi pas si je suis un peu dans votre désir de me faire raconter mon histoire, je m’assieds. »

Patrick Leboutte
- Ce qui n’était rien chez elle devient un récit. Plutôt que dans une psychothérapie, nous sommes plutôt dans un processus de transformation de la donne de départ.

Jean-Louis Comolli
- On peut interpréter les deux temps assis/debout comme l’inscription sûrement inconsciente de l’acceptation/refus. Assise, elle est dans la relation thérapeutique. Debout, elle en sort. Elle pourrait sortir du film. Quelque chose vacille au milieu de la structure de la scène. Cette femme peut sortir du cadre institutionnel sans sortir du film. C’est même le contraire : c’est en sortant du cadre institutionnel qu’elle rentre dans le film.

Il y a un petit film que je montre de temps en temps qui est peut-être le premier court métrage de Charlot et qui est extrêmement intéressant. Charlot vient parasiter un tournage de film. La caméra filme une course de voiture et Charlot ne cesse de s’inscrire dans le cadre. L’assistant le pousse hors du cadre et puis il revient et on le repousse... Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a deux cadres évidemment.

Il y a le cadre de la caméra qui filme et puis il y a le cadre qui filme la scène. Charlot sort du cadre imaginaire du tournage mais reste dans le cadre du film que nous regardons. Pour qu’il y ait jeu, il faut sortir d’un cadre mais rester dans l’autre. L’impossible du corps révolté serait de sortir du cadre institutionnel mais pas du cadre du cinéma.

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Séminaire IV - Jean-Louis Comolli

 

Toutes les pages de la rubrique « Séminaire » sont des retranscriptions de prises de parole et non des textes écrits. Le séminaire Des Images est animé par Patrick Leboutte. Lorsqu’aucun nom n’est mentionné pour l’intervention dans le cadre de ce séminaire IV, Jean-Louis Comolli en est considéré comme l’auteur.

notes:

[1] Le film sortira finalement sous le nom de Mon diplôme, c’est mon corps, accompagnant le DVD de Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés qui représente lui l’aboutissement de ce projet.

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