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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire V / cinémas de rupture / 02 - Le cinéma des Dardenne - Filmer documentairement la fiction

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Il y a du cinéma dans les derniers films des Dardenne... L’angle de la caméra par exemple. On a beaucoup dit qu’elle traque ses personnages. Et de conclure qu’il y a là effet de réel, c’est-à-dire « faire reportage ». Je pense pour ma part que c’est plus compliqué et plus cinématographique que ça. D’abord, le reportage ne se fait pas, la plupart du temps, avec cette nervosité-là. S’il y a une référence, elle est plutôt du côté du cinéma documentaire des années 60, le cinéma direct.

On en a parlé lors d’un séminaire précédent qui abordait les films des groupes Medvedkine : un outillage plus léger où le son et l’image pouvaient être enregistrés ensemble. Cette facilité permettait de « plonger » dans la réalité et de suivre des gens. Il y a donc un côté documentaire dans les films que les Dardenne font aujourd’hui. Ce décalage est intéressant et on peut le formuler ainsi : les Dardenne filment leurs fictions documentairement. Documentairement leurs personnages. Ces personnages redeviennent de vraies personnes.

Cette caméra produit bien sûr un effet sur nous... Le sentiment que ces personnages sont traqués par quelque chose d’extérieur. Cette dimension, c’est le monde. Le corps de l’acteur est fragilisé ; il subit la pression du monde. Quand on dit : « C’est du cinéma social ». Ce n’est pas littéral. Il faut l’entendre comme le filmage d’une pression extérieure sur des corps particuliers. Ce cinéma nous rend sensible à un état du monde. Le basculement d’un siècle à un autre. Ce qu’ils filment, c’est la disparition du XXème siècle. Et la non-apparition de quelque chose d’autre ou alors une apparition négative.

Qu’est-ce que c’était le XXème siècle ? Entre autres, un monde fondé sur l’industrialisation. Un siècle parcouru par des lames de fond qu’elles soient politiques, culturelles, sociales, mentales qui, toutes, visaient à constituer du collectif. La commune appartenance à la classe ouvrière ou aux grandes idéologies, le marxisme ou la religion. Ce qui apparaît à présent, c’est la dislocation de tout cela. Nous sommes dans un monde fondé sur la séparation. On en a parlé lors des précédents séminaires et bien sûr, j’avais convoqué quelques philosophes là-dessus.

C’est le principe de la télé-réalité : au départ, un groupe. Au final, il n’en reste qu’un. Principe de la dislocation. Chez les Dardenne, on voit des gamins dans un monde où le collectif a disparu. Dans leurs films vidéo, ils filmaient de vieux ouvriers qui parlaient déjà de la fin d’un monde, le leur. Les films de fiction parlent de gamins. Il manque un échelon : la génération des pères. On passe des grands-pères aux petits-fils. La promesse, c’est l’histoire d’un fils qui n’a pas de mère, qui vit avec un père et dont il va falloir se débarrasser symboliquement. Père qui ne transmet rien.

Rosetta, c’est l’histoire d’une jeune fille qui n’a pas de père et qui vit avec une mère alcoolique dont il va falloir aussi se libérer. « Le fils », c’est l’histoire d’un père qui n’a plus de fils et d’un fils qui n’a pas de père. Ce garçon est lui-même l’assassin du fils disparu. C’est une sorte d’adoption entre eux. Le père devient le tuteur du gamin qui a tué son propre fils. Mais qui adopte qui ? C’est le fils qui adopte le père. Cela m’a frappé en revoyant le film. C’est le fils qui demande au père.

L’enfant, c’est l’histoire d’un jeune papa de 24 ans qui va larguer son gamin. Il va le vendre pour de l’argent. Tous ces films parlent de généalogie, de filiation contrariée voire impossible, de transmission difficile. C’est le monde filmé par les Dardenne. C’est pour cela que je me réjouis de cette Palme d’Or. Cela parle de ce monde-ci.

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