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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire V / cinémas de rupture / 08 - « L’argent raconté aux enfants et à leurs parents » de Claudio Pazienza

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A présent, je propose un extrait de film de Claudio Pazienza, cinéaste qui travaille essentiellement par commande... Ici, c’était pour ARTE : un film sur le thème de l’argent.

EXTRAIT [L’argent raconté aux enfants et à leurs parents de Claudio Pazienza (2002) - Début du film]

Le thème est bien là et pourtant, la commande est détournée. Au passage, c’est un art très belge dans le cinéma documentaire notamment avant 67-68 et la création d’une réelle institution cinématographique belge. Il fallait auparavant passer par des films de commande... Henri Storck, Edmond Bernhard, Paul Meyer, etc. sont passés par là avec parfois de mauvaises fortunes à la clé.

L’auteur du film en est aussi l’acteur principal dans tous les sens du terme. Tout d’abord, le thème n’est pas traité avec neutralité, distance... C’est un point de vue strictement personnel, une histoire ramenée au niveau de l’histoire de Claudio Pazienza lui-même. Manière de dire qu’au cinéma, on ne filme jamais que pour des raisons personnelles, y compris un grand sujet.

Tous les films de Pazienza ont pour point commun d’avoir comme acteurs centraux : lui, son père et sa mère. Le thème des films est l’argent, la bière ou la Belgique. A chaque fois, ce sont les trois mêmes. L’idée est de mettre en relation le point de vue familial avec un état ou une question du monde. Pazienza est né dans les Abruzzes et débarque à 2 ans en Belgique parce que son père était venu travailler dans les mines du Limbourg. Il a été élevé en flamand et en italien ; ce qui explique son français dans le film. L’état du monde depuis une famille d’ouvriers.

C’est aussi une manière détournée de faire un film social, politique ou engagé. Cela parle de la culture ouvrière : qu’est-ce que c’est être le fils d’un ouvrier ? Il y a la scène où il dit : « Maman, tu m’as transmis une chose. La peur d’avoir des dettes. » C’est aussi un film sur la transmission. A partir d’un thème imposé, interroger les pères sur ce qui a été transmis.

Il y a ce décalage produit par le film : Claudio Pazienza apparaît comme un personnage, en bleu de travail. Ce n’est pas l’homme dans la vie de tous les jours mais pris dans le processus du film. Au fil du tournage réparti sur plusieurs mois entre Belgique, Italie et France, il porte toujours ce bleu de travail. C’est l’habit de l’ouvrier, l’habit de son père. Ce n’est pas rien d’aller ainsi habillé interviewer le professeur de Boissieu qui est un économiste célèbre. Plus loin dans le film, il va voir le gouverneur de la Banque de Belgique et aussi Jean-Luc Dehaene alors Premier ministre. Ce n’est pas n’importe quel personnage. Habillé comme son père l’était, il parle par conséquent au nom de quelqu’un. Il va parler de l’argent comme un fils d’ouvrier.

De Boissieu pense que Pazienza n’a pas de problème d’argent et celui-ci répond que son problème, c’est plutôt de ne pas avoir d’argent. Mais l’économiste ne comprend pas. Le corps de Pazienza est un peu teigneux ; il riposte d’une certaine manière au nom de ses parents. D’où le mécanisme des plans où les deux hommes ne sont jamais ensemble : l’image est coupée en deux et chacun reste de son côté. Il y a une mise en jeu de ce rapport : les yeux vers le ciel, les deux images qui s’écartent l’une de l’autre, signifiant l’incompréhension,... Et aussi les scènes où il compte les moutons passer devant lui dans le pré. Il est, dans tous les sens du terme, acteur de son film. Acteur puisqu’il a le point de vue de sa biographie et acteur parce qu’il est dans le jeu. Le corps de l’acteur est partie prenante du sujet, il n’est plus neutre.

Robert Stéphane
 C’est pour moi plutôt de la télévision scolaire que du documentaire. C’est assez didactique.

C’est vrai qu’il y a cette dimension. C’est aussi du documentaire parce que ces éléments existent en soi, le matériau est documentaire. Et l’espace créé est cinématographique : entre pédagogie et jeu. Un espace hybride qui estompe la distinction documentaire/fiction. Plutôt que la didactique, je dirais qu’on est dans l’essai.

Petite parenthèse : le mot « essai » apparaît dans les années 30 pour quelques films très particuliers : des cinéastes qui se sont revendiqués comme essayistes. Jean Vigo quand il filme A propos de Nice . Dziga Vertov, auteur de L’homme à la caméra se disait essayiste. Le mot disparaît ensuite et revient dans les années 50 : « art et essai » qui se distingue du cinéma commercial. Le mot renvoie à une idée plus philosophique du cinéma... Pensons à Montaigne et à ses « Essais ».

André Bazin dans les « Cahiers du cinéma » théorise le premier ce concept et écrit notamment que c’est Marker qui est le second terme de « art et essai ». Il parle du film Lettre de Sibérie auquel il reconnaît n’avoir rien compris. L’une des caractéristiques du film d’essai, c’est l’extrême présence de celui qui parle. Il assume que ce qu’il montre l’est d’un point de vue strictement personnel. Son film est le point de vue du pauvre sur l’argent.

Robert Stéphane
 Depuis 20 ans, on assiste au croisement des genres : docu-soap, docu-drame, édocument... comme ici.

Ce croisement est présent effectivement là on l’attend le moins : dans le documentaire.

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