Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Défendre des films et ceux qui les font / Sur le dispositif de « Berlin 10/90 » - Extrait de « Voir et pouvoir » de Jean-Louis Comolli

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La commande d’ARTE exigeait du cinéaste un plan-séquence d’une heure, contrainte nouvelle dans le cinéma puisque les caméras pellicule ne permettaient pas de dépasser le quart d’heure. Cela ne va pas sans décaler la place du cinéaste et du spectateur, thèmes chers au critique Jean-Louis Comolli dont nous reproduisons un extrait de son livre, « Voir et pouvoir ».

[...] Le dispositif imaginé pour venir à bout du pari du plan-séquence est de découper l’espace et le temps en deux « scènes » reliées l’une à l’autre par des mouvements latéraux : discontinuité dans le continuum. La première scène - la première cellule - est donc une salle de bains, baignoire et carreaux blancs, meublée d’une chaise en fer, noire ; face à cette chaise, posée sur un pied ou sur un support, la caméra fixe, qui définit un cadre dans lequel le corps du cinéaste va s’inscrire en s’installant sur la chaise pour de longs moments de présence, cadre immuable ; il est certain qu’il n’y a personne derrière la caméra, nul regard : configuration prophétique d’une caméra de surveillance, à cette nuance près qu’elle est ici placée par le cinéaste pour le surveiller, lui, pour l’enfermer dans son cadre qui n’est plus celui d’un regard, qui serait comme l’absence de tout regard, comme si c’était alors le corps filmé du cinéaste qui portait le seul regard humain figurable dans cette mise en scène : exclusion du spectateur. Alors que - paradoxalement - cette situation est bien offerte à son regard, au point qu’il n’aurait plus qu’à occuper lui-même la place vacante derrière la caméra de surveillance. La deuxième scène est soumise elle aussi à un cadrage répétitif : au bout du travelling latéral sur les carreaux blancs apparaît un poste de télévision, cadré entier parfois, d’autres fois par bouts, et dans l’écran de ce poste passent des plans filmés par Kramer les jours précédents l’épreuve du plan-séquence, images et sons d’un avant dont la liberté serait rabattue et enfermée dans la cellule du plan-séquence et dans le cadre du téléviseur - lui-même recadré ou décadré par la caméra. Double mise en abyme : cadre dans le cadre, scène dans la scène, paroles des autres dans la parole de Kramer. Mais aussi dans le temps, temps d’avant, temps du cinéma kramérien fait d’associations, de montages, de combinaisons, de jeux signifiants, qui s’oppose ici au temps qui est d’abord, littéralement, le temps qui passe. La voix principale, celle de Robert Kramer, in et off, nous parle de sa volonté farouche de connaître et de comprendre, de ne pas oublier, de collectionner les listes et de faire les comptes de l’effondrement de la dimension politique des luttes, parallèlement à la chute du Mur de Berlin [...]

Jean-Louis Comolli, L’anti-spectateur. Sur quatre films mutants paru dans Images documentaires n°44 (« Malaise dans le documentaire »), repris ici dans : Voir et pouvoir. L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, Verdier, P. 610-611

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