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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux / 09 - Benoît Dervaux : un rapport ambivalent à la télévision

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Cet article fait partie du grand entretien n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

Quand tu es arrivé à « La devinière » la première fois, tu t’es dit « il y a un film à faire ici, je ne sais pas encore lequel. Je trouverai. » Depuis lors, d’autres lieux, d’autres personnes t’ont-ils donné cette même envie ? J’ai un peu posé la question autrement tout à l’heure - si tu avais d’autres projets - mais peut-être que le dire ainsi, de manière plus ouverte…

Non. Non, depuis je n’ai plus eu cette impulsion. Enfin, j’ai d’autres envies, ce n’est pas ça. Mais, je trouve qu’il y a un tel nivellement par le bas au sein des chaînes de télé… On peut se dire qu’on ne fait pas les films pour les chaînes… Mais en même temps, La devinière ou Gigi, Monica et… Bianca sont passés sur Arte,… C’est un moyen extrêmement populaire de faire passer un film et des idées, la télé.

Ils m’envoient les chiffres et les parts de marché auxquels je ne comprends rien, mais il y a toujours une petite évaluation des spectateurs, et la dernière fois que La devinière est passée, c’était 500.000 spectateurs. Ça ne gonfle pas mon ego, mais en même temps je me dis : « C’est génial ! » Si réellement il y a 500.000 personnes qui ont vu ce film… Faut y aller pour faire 500.000 entrées au cinéma ! Donc la télé reste pour moi un outil formidable. Auquel je crois malheureusement de moins en moins. La RTBF, le service public, est en pleine déconfiture… Et je suis sûr qu’un film comme La devinière, aujourd’hui, je n’arriverais pas à le produire.

J’ai déjà eu beaucoup de mal à l’époque, le dossier est passé en 97 et j’ai commencé à filmer en 98. Aujourd’hui, on est en 2005… J’écris peu mais mes intentions sont assez claires quand je veux faire un film. Mais bon, c’est cinq pages. J’essaie d’économiser les mots et qu’ils soient tous à leur place. Aujourd’hui, je remettrais un truc pareil à la responsable de l’unité documentaire, je pense qu’elle dirait non. Et donc je suis un peu… pas désespéré, mais… Ou alors il faut attendre que ça passe…

Tu ne crois pas à d’autres types de production ?

Si. En même temps, j’ai envie de faire des films. On peut faire les films avec des moyens extrêmement démocratiques maintenant. On a un ordinateur, on a une caméra… On peut faire de la très bonne prise de son… La caméra avec laquelle j’ai tourné La devinière coûtait 2 millions et demi (de francs belges, ndlr) et je viens de m’acheter une caméra techniquement meilleure que celle-là. Le problème, c’est la distribution et la diffusion. Si on coupe les écrans, qu’est-ce qu’on fait ? C’est le problème que rencontrent tous les artistes qui sont un peu en marge. On peut faire une œuvre pour soi-même mais bon…

Et pour les petits lieux, comme celui-ci ? (L’An vert à Liège, lieu de diffusion alternatif, ndlr)

Oui, aussi… Mais en même temps, Lorsque j’ai pensé faire un film à « La devinière », je me disais : « Il faut que cet endroit soit connu. » Le fait d’avoir une chaîne, c’était important pour moi. Si Arte avait dit non, je n’aurais peut-être pas tourné le film. Je n’aurais pas eu de production, je n’aurais pas eu de salaire, je n’aurais pas eu le courage probablement… Parce que je suis assez fainéant… C’est pour ça que j’aime bien d’être produit. J’aime bien avoir une structure, un producteur. Il faut alors qu’on s’y mette et j’ai un peu peur. Mais en même temps je sais qu’il y a quelque chose derrière moi qui m’oblige à aller un peu au-delà de ma paresse. C’est pour ça que j’aime bien avoir une structure. Je n’ai pas la discipline individuelle de me dire : « Tous les jours je m’y mets et je travaille. » Si je n’ai rien à faire, je ne fais rien…

Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Par exemple, à la RTB… Il y a quand même une école du documentaire en Belgique qui est reconnue à l’étranger. Et maintenant la RTB supprime les cases… C’est vrai que ce sont des cases qui faisaient peut-être 1,5% d’audience mais c’était le fleuron de la télévision de service public. Il y a plein de gens issus de là qui sont inconnus au bataillon en Belgique et pourtant reconnus dans les cinémathèques du monde entier. Je pense à Boris Lehman… Des gens comme lui, qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas, ils ont une œuvre. Et la télévision servait de relais. À partir du moment où la télévision coupe ce relais, qu’est-ce qu’on fait ? C’est un peu ça qui est en train de se passer…

J’ai tourné un film qui s’appelle À dimanche, sur une jeune fille mère. C’était une commande pour France 3, une série de portraits de l’adolescence en France en 2001-2002. Il y avait cinq cinéastes qui étaient contactés pour faire chacun un portrait d’un ou d’une adolescent(e). Libre traitement à tous, avec l’unique contrainte que le portrait choisi soit en rapport avec un grand thème : la famille, l’engagement, la religion, enfin… J’avais choisi la famille et fait le portrait d’une jeune fille mère.

J’ai une anecdote assez marrante. Un jour, je filmais Pascaline qui allait au collège avec le bus scolaire… Donc je filmais à contre-sens. Benoît (Declercq, le preneur son, ndlr) avait mis des micros sur Pascaline et sa copine, et moi je filmais avec le casque parce que le car était trop bruyant. Elles se parlaient. En fait, il s’était trompé et avait inversé les pistes. Donc, j’entendais dans l’oreille gauche ce que je filmais à droite et dans l’oreille droite ce que je filmais à gauche. J’ai été pris d’un malaise et en plus de celui-ci, je ne comprenais strictement rien à ce qu’elles racontaient. J’étais blême, j’étais pâle, j’étais prêt à vomir. Je coupe la caméra.

« Qu’est-ce que t’as ? Ça ne va pas ? » Benoît regarde… « Ah oui, j’ai inversé les pistes… » Et donc je récupère et je dis à Pascaline : « Je ne comprends rien à ce que tu racontes, de quoi parles-tu ? » « Ah, Loft Story. Tu ne connais pas Loft Story ? » « Ben non. » Le soir, on s’est convoqués, Benoît, Amaury (Duquenne, l’assistant, ndlr) et moi. On travaillait toujours à trois. On a regardé ce truc dans notre chambre d’hôtel. Je me souviens très bien avoir dit : « Là, les gars, c’est terminé. On tourne une page ! » C’était tellement génial de perversité, de tout ce qu’on veut, ils volaient l’audience à tout le monde, M6, avec cette émission, donc les parts de marché publicitaire… Ils étaient en train de bousculer complètement le paysage audiovisuel.

Et peu de temps après, Arte est rentré dans la… Bon, il y a eu un nouveau directeur, je ne sais plus comment il s’appelle. Il doit remettre des comptes à l’audience à présent. Donc, la télévision n’est plus la même, le paysage a changé. Si vous regardez un petit peu, les choses se formatent très fort. Il y a maintenant la grande tendance de la fiction-documentaire, des séries documentaires…

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