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Première partie de l’entretien avec les cinéastes Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil pour le film « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », documentaire sur la souffrance et le travail.

- Comment est née l’idée du film ?

- L’idée du film s’est imposée après la lecture du livre de « Souffrance en France » de Christophe Dejours. Ce livre fondateur parle de la souffrance subjective de ceux qui travaillent et de la banalisation du mal dans le système néolibéral. Suite à cette lecture, nous avons eu besoin de faire quelque chose de notre côté, à notre façon, de poser un geste cinématographique. Pas en réponse mais plutôt en continuité : dessiller les esprits, participer à la réflexion, nourrir le débat public. Ce débat qui est quasi inexistant dans l’espace public pour des raisons que Dejours explique d’ailleurs fort bien comme, par exemple, l’absence de transmission de la mémoire collective à cause du licenciement des anciens.

- Pourquoi et comment s’est fait le choix du huis clos des consultations ?

- Le film raconte un hors champ qu’il est impossible de filmer frontalement : la souffrance au travail. D’abord, filmer le travail à l’intérieur des entreprises est très difficile voire impossible. Ce sont des lieux de pouvoir où le regard d’observateur critique du cinéaste n’est pas le bienvenu. Ensuite, et surtout, la souffrance subjective est invisible sur les lieux mêmes du travail. Il faut trouver d’autres moyens, d’autres lieux où les choses peuvent se dire, comme les consultations. Finalement, nous sommes allés chercher la parole sur la souffrance là où elle est elle-même renvoyée : dans la discrétion du cabinet médical. Le huis clos, quand il est bien choisi, peut être hautement révélateur de réalités complexes. C’est aussi un espace très cinématographique, qui magnifie les gestes du corps, les expressions et la parole. C’est un espace contraignant qui a des avantages par rapport à une écriture documentaire. On peut penser un travail sur la lumière et poser la caméra sur pied. On y rencontre une diversité professionnelle (et sociale) et une complémentarité de situations indispensables au propos. Pour nous, ces trois consultations représentent de vrais lieux de questionnement et de réflexion sur l’organisation collective du travail.

Le choix est cohérent puisque l’intention première du film est d’établir ce lien essentiel entre souffrance individuelle et nouvelles formes d’organisation de travail (division du travail, individualisation, systèmes de commandement, d’évaluation...), elles-mêmes imposées par les systèmes de gestion néolibérales et les pratiques basées sur la compétitivité. Un film est par définition réducteur et découle de choix successifs au repérage, au tournage et au montage. Pour ce film, les choix étaient clairement annoncés dans nos intentions de départ, dès le scénario. En repérant assez longuement dans les consultations, on a été convaincu que nous pouvions faire là l’expérience de cette fameuse « guerre économique » dont parle Dejours comme point de départ à « Souffrance en France ». On a été convaincu par leur capacité d’amener le spectateur à comprendre ou saisir les causes et les conséquences de ces souffrances indues ; non pas à travers un discours de spécialistes mais à partir des faits, très concrètement. Dans ces situations d’entretiens, il y a une vérité, une authenticité, qui relèvent du document. C’est là, on ne peut pas le nier. C’est toute la force du documentaire. On y croit, ça parle et ça nous parle.

- Entretien avec Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil (II)
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