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Seconde partie de l’entretien avec les cinéastes Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil pour le film « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », documentaire sur la souffrance et le travail.

- Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappé à la lecture de « Souffrance en France » ?

- Une des idées fortes, pour nous, c’est que la peur et la menace au licenciement sont devenues des outils de management. Dejours explique particulièrement bien comment la peur est devenue une pièce maîtresse dans le fonctionnement du système néolibéral. Selon lui, ce maniement managérial de la peur et de la menace au licenciement pousse la main d’oeuvre à travailler à plein régime et c’est un des rouages essentiels à l’efficacité du système. On exige de ceux qui travaillent des performances toujours supérieures en matière de productivité, de disponibilité, de discipline et de don de soi. Beaucoup de ceux qui travaillent vivent dans une peur permanente. Peur de ne pas être à la hauteur, peur de perdre son statut, peur de perdre sa place. La peur s’est inscrite dans les rapports de travail. Elle engendre des conduites d’obéissance, de soumission et d’individualisme. Il explique que, dans ce nouveau système de management basé sur la peur, la tolérance à l’injustice, la souffrance personnelle et la souffrance infligée à autrui sont devenues des situations ordinaires. Ce qui est terrifiant, c’est que dans ce processus de banalisation du mal où l’on suspend la faculté de penser, l’homme devient étranger à ce qui est humain. Au nom de la compétitivité, on fait fi de la morale, raconte le livre « Souffrance en France ». Mais les laissés-pour-compte sont de plus en plus nombreux, et on les retrouve dans les quelques rares consultations qui ne suivent plus la demande...

- L’importance de la parole, principal matériau de votre huis clos... ?

- Oui, la parole... Ca parle ! La puissance de la parole est étonnante. Notre problème en tant que cinéaste, c’est d’arriver à ce que le spectateur écoute ! Par le dispositif au tournage, le travail du montage etc. Plusieurs éléments participent à l’écoute : le drame des mots, l’émotion, les silences, les gestes du corps dans un lieu théâtral, la magie d’une interaction en face à face, l’expression des visages... L’unicité et l’humanité du visage, dont Lévinas a si bien parlé, c’est quelque chose qui est magnifié au cinéma. Comme tous ces détails essentiels dont on vient de parler et qui tissent la chair du film. Cela apparaît sur grand écran, dans le nu de la projection.

- Quels ont été vos choix au tournage ?

- D’abord, travailler en équipe réduite et dans la durée. Puis, un dispositif récurrent pour réunir et harmoniser des situations qui se déroulent avec des personnes et dans des lieux différents. La rigueur, la simplicité et la sobriété étaient, pour nous, la meilleure façon de restituer cette parole. Pas de fioritures ou de respirations illustratives. Un, deux ou trois axes principaux - avec des variantes selon la spécificité des lieux -, la caméra sur pied, des valeurs de plans similaires. Le système de champ/contre-champ exigeait d’anticiper rapidement pour écourter les temps de déplacement et de remise en place. Il s’agit d’une mise en scène de la parole qui suscite l’écoute dans une salle de cinéma, non seulement grâce à l’importance des détails dont on a déjà parlé mais aussi grâce à la proximité avec les protagonistes et à la longueur des plans et des séquences. Ces longueurs créent une forte dramaturgie et sont garantes de l’authenticité des témoignages et de la vérité des propos. Beaucoup de choses se passent dans la durée qui ne sont pas de l’ordre des mots.

- Entretien avec Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil (I)
- « LE CINEMA COMME ANTIDOTE » par Patrick Leboutte
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