Verviers : carte de Hodimont
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 Je ne saurai rien de ma vie,
 Sang obscur et monotone.

 Je ne saurai qui j’aimais, qui j’aime,
 Maintenant que replié, réduit à mes membres
 Dans le vent gâté de mars
 J’énumère les maux des jours déchiffrés.

 Des branches
 Déjà s’envole la fleur maigre
 Et moi j’attends
 La patience de son vol irrévocable.

Salvatore Quasimodo Prix Nobel

Paul Meyer, comment vous dire notre amitié ?

La première fois que j’ai pu voir « Déjà s’envole la fleur maigre » de Paul Meyer, je ne connaissais rien de son auteur. Quelques aînés m’avaient soufflé son nom et la promesse d’une expérience rare comme nous devrions pouvoir l’exiger souvent du cinéma. Le film m’était apparu très beau en effet mais je n’avais pas de mots précis, de plans ou de cadres en tête et donc subsistait dans l’après-coup une sorte de mystère poétique, une fascination aux termes vagues.

Plus tard, revint ce plan où le jeune Giuseppe se promène seul dans les terrains vagues du Borinage - la région minière où se déroulait l’histoire - pour rejoindre son père à l’ouvrage dans une mine de la région. Ce qui me frappait là était de quatre ordres. D’abord, la marche lente du personnage respirait sur toute la largeur du paysage. Pas de raccord intempestif pour accentuer une action ou préciser le sentiment du visage, juste le battement monotone du pas contre le sol, le geste d’un apprentissage de l’espace. Ensuite, de Giuseppe s’échappait un murmure intérieur glissant de plans en plans, du bord du canal jusqu’en contrebas de la voix ferrée et dans le travail de doublage, cette voix sortait du haut parleur de la salle comme si c’était le paysage lui-même en chacun de ses points qui se mettait à prendre la parole.

Troisièmement, cette balade - découverte de la région par un immigré fraîchement débarqué d’Italie - faisait d’abord apparaître un terril, ensuite un charbonnage reconnaissable loin au fond de la terre dénudée et, finalement, des talus dans la pliure de l’horizon. Cette révélation n’inquiétait nullement Giuseppe dont le murmure apaisant scandait toujours notre regard si largement ouvert par le cadre de l’image. Aller là-bas, c’était pourtant rejoindre son père et lui emboîter le pas du labeur. C’était écrire l’histoire des ouvriers italiens venus chercher du travail en famille. Beaucoup de choses donc dans ce temps suspendu où nous avions à contempler un lieu, un corps et ce qui en les rassemblant raconte une identité en devenir.

Enfin, au milieu de la terre craquelée, d’un geste précis, Giuseppe laissait tomber un trognon de pomme dans un trou minuscule. Cette déambulation n’était donc pas un simple déplacement le long d’un décor plat d’industrie, c’était déjà la modeste marque du passage de l’homme dans la matière infinie du monde. Paul Meyer confia qu’un spectateur un jour, devant cette image se dit : « Un arbre ! ». Le simple déchet disparu dans la terre était ainsi promesse et cela parce que le cinéma est fabriqué pour faire voir, laisser apparaître dans l’imaginaire ce qui à l’image reste invisible. Le murmure de Giuseppe devenait formule magique. Et là, je retrouvais les deux bords de « La fleur maigre » qu’aucun autre film n’arrivait à articuler si naturellement : travail et enfance. Le cinéma de Paul Meyer assurait miraculeusement l’équilibre entre les deux.

Dans ce plan d’apparence banal se cache l’art même du cinéaste de ne jamais faire pencher le film du côté du sujet, l’immigration italienne venue chercher en Belgique du travail, mais bien de tenir les fils invisibles de la présence de l’homme dans son environnement, la transmission d’une identité construite par le travail certes mais également par le mélange des langues, le repas ou la danse populaire ; tous ces gestes qui rassemblent les hommes, les femmes et les enfants d’une région et d’une époque.

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