Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Le cinéma de Paul Meyer / La fleur maigre (II) - Paul Meyer, comment vous dire notre amitié ?

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Revient souvent justement la figure du cercle dans le film, témoignant de cette présence collective : Quand Domenico, vieil homme s’apprêtant à repartir pour la péninsule, réunit les enfants autour de lui pour leur offrir un bonbon imaginaire. Quand les enfants eux-mêmes au tout début jouent autour de l’arbre alors que la nuit est tombée, fines lumières blanches brillant un dernier instant avant que le quartier ne s’endorme. Quand autour des tréteaux montés pour le bal s’approchent les gens des environs. Tout ces gestes qui disent : « Venons-là raconter notre histoire. »

Le film est hanté par la transmission de cette histoire ouvrière immigrée que symbolise la rencontre entre Domenico et le jeune Luigi. Tout en haut du terril, il prend ce dernier par l’épaule et en contemplant les corons et les mines, il déchiffre le paysage et son histoire tragique : Borinage, charbonnage, chômage. Paul Meyer ne cache rien de la douleur et de l’incertitude pour ces générations venues trouver de quoi subsister dans nos régions. C’est pourquoi l’Etat belge, commanditaire du film, le refusera et exigera de son auteur le remboursement de l’argent engagé dans l’aventure.

Déjà s’envole la fleur maigre est une chronique fugace pour reprendre le carton placé en début de film. Et dans « fugace », j’entends l’appel qui est fait au spectateur de s’approcher pour mieux voir, geste de pédagogie reliée à l’exigence du regard. Les paysages parcourus par les protagonistes sont donc des apprentissages également pour nous-mêmes : Valentin qui par exemple s’arrête pour caresser un chat et ensuite lui balancer un petit caillou. Il nous désigne ainsi la vie enchâssée dans le plan, invisible au premier coup d’œil. Deux grands mouvements animent le film : les mineurs que l’on voit remonter du puits et leurs enfants qui dévalent un terril sur une platine à tarte après l’école. Toute l’ambivalence revendiquée par La fleur maigre apparaît ici : le territoire est autant ce qui épuise les hommes qu’un terrain de jeu. Le lien entre les deux est également imaginaire : c’est la belle image de l’enfant immobile resté en haut du talus, voyant venir à lui la poussière soulevée par la descente de ses congénères. La terre se déplace une seconde fois après avoir été déposée par le travail.

Et puis il y a la chanson... Sur le générique du début, et plus tard, réunissant le vieux Domenico et la petite dernière de la famille, Dolorès, prise à bras lors du repas de midi à la cantine pour la faire danser sous les claquements de mains et les voix des autres ouvriers attablés. A chaque moment transpire cette communauté invisible qu’un geste suffit à faire apparaître. Plus tard, face aux enfants, Domenico distribuera un bonbon imaginaire que tout le monde acceptera avant de prendre la parole face aux visages oreilles tendues. Il y a enfin ces visages qui témoignent que Paul Meyer est un portraitiste de qualité, dosant savamment les moments où se succèdent ces figures sans justification autre que de rendre présent ces anonymes, classes populaires sans cesse reconnues à elles-mêmes et aux autres, visages banals élevés au rang de témoins de l’histoire commune : La classe d’enfants réunis pour la leçon et un bref instant, affranchis par la présence de la caméra qui leur arrache un sourire. Les gueules noires qui remontent du puits et que Giuseppe attend : champ/contrechamp fameux où se lit l’histoire à venir du jeune homme qui n’a pas encore signé son engagement. Ces jeunes femmes de trois quart lors du bal et que rien ne vient justifier si ce n’est qu’elles sont belles à être filmées et que Meyer ne peut s’empêcher encore une fois de nous désigner : « Voilà ces gens ».

Déjà s’envole la fleur maigre m’est apparu au fil du temps comme profondément ancré dans le territoire du cinéma, bien au-delà de la simple chronique d’une population immigrée en Belgique. Ce que ailleurs, Jean-Louis Comolli, critique de cinéma, a nommé la geste ouvrière. Et l’article défini féminin de désigner non pas quelques mouvements caractéristiques des corps, le catalogue de figures figées dans le bronze de l’inconscient collectif, mais ce qui s’accomplit et ne pourra être oublié.

Emmanuel Massart

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