Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire I / Avoir 20 ans aujourd’hui / 04 - Décembre 95, un basculement

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Décembre 1995, c’est la première fois que la France est paralysée à ce point depuis 1968. Plus rien ne bouge sauf des foules, sauf le peuple, sauf les ouvriers dont les journaux nous disaient depuis 10 ans qu’ils avaient disparu. Il y en avait encore 7,5 millions. C’était l’époque des fameuses lois Juppé.

Je regarde TF1 et France2 et sur cette dernière, un lundi, après 15 jours de manif’, il y avait une grande soirée : « La France en direct » présentée par Daniel Bilalian. Bilalian, c’est le type qui a aussi présenté les attentats du 11 septembre et lorsque la deuxième tour s’est écroulée - je l’ai entendu de mes oreilles -, a dit : « Il ne nous reste plus qu’à prier Dieu. » Grand journaliste mais du Vatican.

En décembre 1995, il présentait donc « La France en direct ». Le dispositif était tout bête : il fallait réfléchir à la question de savoir ce que tous ces gens dans la rue nous veulent. Il y avait là, rassemblés, des experts dans un grand amphithéâtre d’une université française. 70, 80 personnes : des économistes, des hommes politiques (Michel Rocard au premier rang), des journalistes, des historiens, des sociologues (Michel Touraine). Il y avait enfin à ma place, assis derrière un pupitre Daniel Bilalian et tout derrière, un grand écran.

Sur cet écran, des images qui étaient muettes où l’on montrait alternativement une unif en grève, des ouvriers à Toulouse, d’autres derrière un brasero à se les geler gare du Mans. Pendant 3 heures, on a parlé de ça entre experts bien au chaud dans l’amphithéâtre et les autres qui se les caillaient : qu’est-ce qu’ils nous veulent ?

Après 3 heures donc, Rocard a une bonne idée : « On pourrait peut-être leur demander, ce qui nous veulent ? » « C’est une bonne idée » conclut Bilalian. Je vous passe la parole. Il se tourne vers un ouvrier de l’autre côté de l’image et lui dit à peu près ceci : « écoutez, on vient juste d’y penser... on voudrait bien savoir ce que voulez ? ».

Le problème, c’est qu’ils ont trois minutes pour dire ce qu’ils font à la SNCF. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Que voulez-vous ? On passe donc la parole à un ouvrier qui s’appelle Roger. Roger le cheminot dit, je cite : « Je m’appelle Roger. Je travaille à la SNCF. Et je vous emmerde. » J’ai compris alors quelque chose de très important : depuis 3 heures, il manquait quelque chose à ce dispositif, il manquait le cinéma.

Nous étions dans un dispositif audio-visuel : les mêmes avec les mêmes. L’espace protégé de l’expertise avec la fracture sociale dont on a parlé abondamment dans les journaux reléguant les pauvres prolos de l’autre côté. On parlait de fracture et le dispositif la reproduisait. Le cinéma, ça a été de transpercer l’écran. C’est aller de l’autre côté. C’est ménager une petite place pour la parole et le regard de l’autre.

Pour que l’autre parle et ne vous dise pas « Je m’appelle Roger et je vous emmerde », il faut inventer un dispositif d’écoute. Il n’y a pas de parole sans écoute.

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