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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire I / Avoir 20 ans aujourd’hui / 06 - Le marché : vendre, séparer. La peur et l’individu

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Deuxième chose sur le marché. Vivre sous sa tutelle, c’est vivre une logique de séparation. Il y un point commun entre cette logique de marché et l’univers carcéral : séparer le bon grain de l’ivraie, le sois-disant honnête du salaud, le bien-pensant du fou, les gens comme il faut du dissident, etc. On sépare, on surveille et on punit.

Le marché fonctionne aussi ainsi. On prend un échantillon donné de la population, on regroupe selon des publics cibles. Chaque catégorie a droit à ses objets. Il y a un marché pour les riches mais aussi un marché pour les pauvres. Un marché pour les banlieues également.

Ce qui est intéressant, c’est que le cinéma avait déjà inventé tout cela avec Hollywood. La notion de genre cinématographique vient de là. Il faut des films pour les homos, les couples, les enfants, etc. Il faut des films pour les Japonais : jusqu’à Pearl Harbor, il y avait une maison de production qui s’appelait « La Japonaise » qui ne faisait des films que pour les Nippons. Il y avait aussi la blaxploitation pour les nègres.

Dans les années 30, il y avait un genre particulier : les films pour femmes. Cela racontait après la Grande Dépression l’histoire d’une femme seule, sans homme mais souvent avec des enfants, qui va s’en sortir grâce à sa force de travail. Elle va s’en sortir très bien et devenir chef d’entreprise. Une fois au sommet de la pyramide, elle se rend compte, la pauvre, qu’il lui manque quelque chose : pas d’homme ! Happy end : elle vend son entreprise, elle se marie et devient femme au foyer.

Il y a un cheval de Troie imparable pour accompagner le marché dans son désir de segmentation : depuis trente ans, on parle d’individu. Le mythe, ou plutôt l’idéologie de l’individu. Un terme bien libéral. Un individu, c’est quoi ? Quelqu’un de protégé, prêt à affronter le vaste monde et ses difficultés et qui est pour cela bien armé. GSM avec Internet incorporé.

Le message martelé à longueur de journée, c’est : « soyez votre propre gestionnaire ». Individu veut dire être seul, entité autonome, séparé du reste.

Autre cheval de Troie : la peur. Ce n’est seulement la vieille peur de l’incertitude, de l’époque difficile et de ne pas savoir où l’on va. J’étais dans un bistrot tout à l’heure et à la télé, le titre du jour était sur RTL : « La peur du climat ».

Mais la peur induite par le marché est autre, elle gère le social : c’est la peur de la perte. Perdre quoi ? Son emploi par exemple. Toute la stratégie des conditions de travail aujourd’hui repose sur la peur de perdre son emploi. « Tu n’es pas content ? Tu t’en vas ».

Dans le monde ouvrier, il n’y a plus de contrat à durée indéterminée. Les contrats sont de 6 mois. Si tu ouvres ta gueule, tu seras viré. Le monde ouvrier auparavant, avait la conscience d’appartenir à quelque chose : une histoire, une classe, une culture. 1+1+1+1 X 7,2 millions de personnes, cela donnait un nombre. Un nombre qui foutait les jetons.

Aujourd’hui, 1+1+1+1, cela fait toujours 1. C’est-à-dire 7,2 millions X 1 personne. Parce que la peur est là.

Peur de perdre son emploi, peur de perdre sa santé, peur du climat, peur de l’autre. Toute l’idéologie sarkozienne, ce n’est pas rien. Et Jospin a peut-être perdu les élections sur la peur aussi. Finalement, on est tous chez soi avec des caméras de surveillance et des répondeurs espions.

Aller au cinéma, c’est aussi quelque chose qui me frappe aujourd’hui. La salle est clairsemée et Monsieur et Madame s’asseyent en déposant leur manteau sur les sièges à côté. « Non, il n’y a pas de place, c’est pris là ». Faites l’expérience : deux, une place vide, deux, une place vide,... Même au cinéma, on est séparés.

Voici une publicité de la ville de Liège pour l’environnement : « Ma ville, c’est pas ta poubelle ». Faites passer. Il y a 20 ans, les écolos étaient montés au pouvoir et avaient réalisé une campagne intitulée : « Ensemble construisons notre ville propre ». Aujourd’hui, on définit le « chez moi » et toi, tu es l’étranger : passe ton chemin. En tant qu’étranger, vous êtes présumé suspect.

Lorsque Lucky Luke arrivait dans un village, en général il était accueilli par un panneau truffé de balles, qui disait à peu près la même chose : « étranger, si tu ne veux pas respecter nos lois, passe ton chemin ». La publicité pour le journal « La Meuse » est du même tonneau : « si tu n’es pas du coin, touche pas à mon quotidien ».

En dix ans, nous sommes passés d’un beau leurre, un projet collectif construit ensemble, à l’état d’individu ; de l’espace du bien commun à l’espace public privatisé. Chacun représente à lui tout seul l’espace à l’exclusion de tous les autres.

Figurez-vous qu’il n’y a pas longtemps, je suis à Paris. J’arrive sur le quai du Thalys, gare du Nord, et j’entends alors une voix suave qui me dit : « tous ensemble pour notre sécurité, surveillons-nous ». Ensemble, surveillons les suspects.

Qui est cet ensemble et qui sont les suspects ? Le suspect reste l’autre et nous devenons les suspects les uns des autres. Donc, il n’y a plus d’ensemble. Pour une fois que l’on nous dit « ensemble », c’est pour nous surveiller. 1+1+1+1=1.

Récemment, encore dans le métro, je tombe sur une affiche anti-fumeurs : une splendide jeune fille dévêtue où les poumons sont montrés comme dans un frigo. Le slogan : « devenons chacun notre propre espace non-fumeur ».

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