Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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- Déjà s’envole la fleur maigre aurait dû faire de vous le grand nom du cinéma belge de l’après-guerre. Pourtant, bien que plébiscité par la critique et salué partout à l’étranger, le film est à peine sorti sur nos écrans. Quant à vous, vous disparaissez. Que s’est-il passé ?

Paul Meyer - Il s’est passé que dans ce pays on ne se relève jamais de l’accusation d’avoir trompé une émanation quelconque de l’état. C’est une faute impardonnable qui doit être sanctionnée. Déjà s’envole la fleur maigre était au départ une commande du ministère de l’Instruction Publique, qui m’avait chargé d’illustrer, par un court métrage documentaire, la bonne intégration des enfants de travailleurs immigrés dans le Borinage, la région des Charbonnages. J’avais reçu une avance de 250.000 francs sur un budget total de 650.000. Après plusieurs jours de tournage, je me suis aperçu que ce travail reposait sur l’idée préconçue que ces enfants ne connaissaient pas de problèmes d’adaptation. Or moi, je constatais tout le contraire, ce que j’avais pu remarquer en repérages parce qu’alors j’avais débarqué en pleine période de grèves et parce qu’une grève, ce n’est pas la vie quotidienne. Et là, tout à coup, la réalité me sautait au visage. Impossible de respecter la commande et de travestir les faits ; je ne pouvais tout de même pas réaliser un film de propagande. J’ai donc voulu comprendre et montrer la réalité, condenser et reconstituer des choses vues. Et là, j’ai senti, avec toute l’équipe, que je glissais vers un long métrage de fiction.

Je suis donc retourné voir le commanditaire pour lui dire à peu près ceci : « Ecoutez, ce sera un long métrage ; vous le gardez, il est à vous. Vous me donnez simplement l’argent prévu pour le court, pas un sou de plus, et je me charge du reste ». Il a refusé, m’accusant de détournement de fonds publics. Je me suis tout de même débrouillé pour finir le film, qui a beaucoup circulé à l’étranger. Alors l’administrateur général du ministère m’a convoqué pour me dire : « Votre machin est beau comme une grand-messe - c’était un catholique -, il est primé partout, mais que voulez-vous, il ne correspond pas à la commande ». Non seulement je n’ai pas touché le fric promis, mais son successeur, un socialiste du Borinage, m’a traîné devant la Cour des Comptes pour me forcer à rembourser mon avance. Et je vous prie de croire que j’en ai bavé.

- Où avez-vous trouvé l’argent pour terminer le film ? On a parlé de cinq millions...

P.M. - Oui, cinq millions. J’ai emprunté, on a tapé des gens. Mon ami, Maurice Taszman, un esprit tortueux qui s’occupait de l’administration, avait imaginé de vendre des scènes à des particuliers. Il leur proposait de financer telle ou telle partie du film, d’en être en quelque sorte le producteur moral.

- Comme un mécène passe commande à des peintres.

P.M. - Oui, sauf que le profit, pour eux, était purement symbolique ou sentimental. Evidemment, les scènes ne leur appartenaient pas ; il n’y avait même pas leur nom au générique. Mais enfin, en voyant le film, ils pouvaient dire à leur femme : « Tu vois, ma chérie, ça, c’est moi »... Un homme nous a beaucoup aidés, un petit capitaliste de la région qui possédait une brasserie à Dour. Il s’appelait Emile Cavenaile. Comme il avait la frustration de ne pas être artiste lui-même, il aidait les créateurs. Il avait installé une petite fabrique de céramique dans une annexe de son entreprise où oeuvraient les peintres Roger Somville et Edmond Dubrunfaut. Il nous a souvent passé de l’argent, sans demande de remboursement.

- Qui était Maurice Taszman ?

P.M. - Un vieux copain. Je lui disais : « Mon vieux, je peux encore tourner demain mais après, je n’ai plus de péloche ». Et il me répondait : « T’occupe pas, je vais arranger ça ». Il filait sur Bruxelles et revenait avec un bailleur de fonds. C’était ainsi presque tous les jours. On progressait par tâtonnements, toujours sur la corde raide. Mais c’est un film de copains, pas de professionnels. Beerblock, mon assistant, je suis allé le chercher chez un agent de change. La script, je l’ai piquée dans un labo de photo. Seuls étaient du métier l’opérateur et son assistant - que j’ai viré après trois semaines, il est aujourd’hui professeur à l’INSAS. C’est André Goeffers qui l’a remplacé, venu tout droit de l’IDHEC.

- On dit que vous avez passé votre vie à rembourser le film ?

P.M. - Exactement. Je n’ai pas tout remboursé encore.

- A l’heure où nous parlons (en 1990 n.d.l.r.), vous n’avez pas tout remboursé ?

P.M. - Qu’est-ce que vous imaginez ? Quand on n’a rien, c’est dur de rembourser. Vous empruntez mais avec les intérêts bancaires qui se cumulent, vous remboursez toujours plus. C’est sans fin. J’avais tous les huissiers à la maison. Par chance, ils ne trouvaient rien à saisir. A la fin, on se connaissait tellement qu’on aurait pu taper la carte. Pour toutes ces raisons, je suis entré à la télé. J’aurais mieux choisi en vendant des frites, je me serais sans doute plus enrichi. Parce qu’à la télé, on s’est souvenu de mon ancienne appartenance au Parti communiste, que j’avais pourtant quitté à la mort de Staline. Du coup, je fus le dernier nommé, six ans seulement avant l’âge de ma pension. Pendant des années, j’ai surtout pratiqué l’élastique : un reportage chez Franco puis trois mois de suspension, et ainsi de suite. J’ai surtout travaillé à la pièce. Pas l’idéal pour satisfaire mes créanciers.

- Déjà s’envole la fleur maigre a tué votre carrière...

P.M. - Certainement, pour une bonne part. La télé a fait le reste. Au début, je pensais encore pouvoir y réaliser des documentaires de type cinématographique. Mais j’étais naïf.

- Vous avez le sentiment d’une injustice ?

P.M. - Je m’en fous complètement. Je recommencerais demain. Le film existe, tout le reste n’est que contingences.

- Vous n’avez jamais pensé utiliser les nouvelles structures du cinéma belge pour déposer un projet ?

P.M. - Si, je me suis même renseigné sur les démarches à suivre. Quand j’ai appris qu’il fallait se doter d’une structure, déposer un projet en dix-sept exemplaires, se défendre et prouver ses capacités devant des commissions, patauger dans la bureaucratie, je me suis dit : « Mon vieux, c’est au-dessus de tes forces, ce n’est pas pour toi, laisse tomber ce bazar ».

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