Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Young Lebanese drive through devastated neighborhood of South Beirut, 15 August 2006 (C) Spencer Platt - Agence « Getty Images »

Cette photographie a été prise au lendemain des bombardements israéliens au Liban, à l’été 2006. On y voit le retour des habitants réfugiés hors de la ville durant les affrontements. A ces quelques mots d’explication, nous pourrions, les yeux fermés, retracer les visages graves et les habitations dévastées, saisir les vêtements salis par la poussière à force de retourner ces gravats pour retrouver ici un meuble, là un objet quelconque ou simplement une photographie personnelle. La litanie triste du Moyen-Orient pour nos yeux d’Occidentaux.

Ce n’est pas tout à fait cela qui apparaît concrètement puisque, hormis une femme nous tournant le dos, la scène imaginée laisse place à des hommes absorbés par leur conversation au téléphone. Peut-être renseignent-ils ceux et celles qui ne sont pas encore revenus ou qui sont appelés ailleurs, dans un autre quartier soumis aux mêmes rigueurs de la guerre ? Deux hommes s’en vont sur la gauche. Mais surtout, cette scène de la désolation est mangée à l’avant plan par la route, une voiture au ralenti et ses passagers qui observent au-delà du photographe, la mine défaite par d’autres ruines qui demeurent invisibles pour nous.

L’auto est rutilante, les sièges de cuir noir. Etonnants, ces spectateurs invités dans l’image, témoignant pour nous de ce qu’ils voient, moues boudeuses, prenant à leur tour une photographie de l’événement. Ils nous précèdent et gâchent ainsi l’image attendue ; ils la diminuent peut-être en la faisant reculer devant nous. Ces deux plans de la photographie se repoussent, entre le luxe de ceux qui passent et l’anéantissement de ceux qui restent.

Cet avant plan pourrait non pas être une image d’actualité mais la scène d’un film hollywoodien quelconque, puissance incarnée du luxe jusque dans la couleur éclatante de la carrosserie, loin des pointes brunâtres des pierres mises à terre.

Ce cadrage, comme tout cadrage, exprime une réflexion. Il indique comment un seul cliché peut saisir la dimension irréconciliable de ceux qu’il contient. Nous avons toujours espéré que les images avaient un sens, qu’elles pouvaient produire de l’émotion autant que de la révolte. Ne serait-ce que cette volonté claquant depuis là-bas, cette colère ou ce désarroi de ceux qui ont perdu, loin du lecteur de journal voyant la moisson du jour déposer cette photographie après tant d’autres. L’image tente d’unir ceux qui regardent avec ceux qui sont regardés, la compassion et la souffrance.

L’image produit de la croyance entre nous et le monde.

Or ces regards placés en face de la désolation la rendent à présent dérisoire, lui enlèvent presque la douleur d’être réelle. Cette coexistence d’une scène de film de genre en parallèle de l’événement impose un choix : ou bien il manque au fond la mer azur pour compléter ces jeunes gens ou bien, nous attendons devant nous la présence de secours, équipes sanitaires ou autres chiens fureteurs occupés à fouiller ce qui reste des habitations.

Il nous faudrait choisir d’autant plus que ces jeunes gens ne font que glisser devant cette misère. L’espace commun est désarticulé une première fois par les bombes - L’autre est anéanti - et une seconde par le refus de laisser l’action principale à notre compassion : Les pauvres, ils n’ont plus rien.

Cela nous pend au nez tous les jours, dans la rue et à la une des journaux, ce sentiment d’incompréhension réciproque parce que nous ne pouvons estimer la place de l’autre. Proximité physique et pourtant absence d’échange. Je ne comprends pas comment des gens peuvent faire ça, dit le spectateur. Un regard rapide ne nous permet pas de saisir une dimension politique.

Ainsi la Palestine, Israël, le Liban et d’autres deviennent des zones de non droit, parce qu’elles sont tout aussi bien des zones de non regard. Comme nos banlieues populaires qui, certes ne subissent pas les bombardements, mais sont devenues le lieu de notre passage au journal télévisé du soir, étranges mondes dont les règles semblent de moins en moins intelligibles. Nous ne sommes pas comme eux, peut-on conclure devant cette énième image encadrée.

Nous ne regardons pas en face ce qui de toute manière ne nous ressemble pas. Voilà la violence que nous imposons aux autres : les laisser venir à nous par l’entremise d’une image qui n’a plus aucune importance.

Emmanuel Massart

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