Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Il y a quelques années, une institutrice qui avait donné des cours à ma fille m’a demandé de venir parler à ses élèves dans le cadre d’un cours d’Arts plastiques / communication. J’y suis donc allé avec ma fille. J’ai dit aux gosses : la communication, c’est des choses que vous avez envie de dire, auxquelles s’ajoutent les informations que vous allez collecter pour éclairer votre propos. Ainsi, depuis toujours, des hommes ont communiqué avec leur voix, leur chant, la danse, avec les premières gravures rupestres... Le principal, c’est d’avoir quelque chose à dire, et tant que possible de le dire ensemble.

Et les gosses qui répondent : C’est comme pour le petit phoque ! En effet, il y avait un petit phoque qui s’était installé dans le port de Cancal et avait élu domicile sur la cale. Ce petit phoque était très lié aux enfants qui s’inquiétaient de l’arrivée prochaine des touristes. Ils avaient donc un message à adresser aux vacanciers : il y a ici un petit phoque, attention à lui !

J’ai proposé aux enfants d’en faire un petit film, qu’on a tourné ensemble pendant l’année scolaire. Je me suis aperçu que c’était le résumé - involontaire puisque de leur initiative et sur leur idée - de ce que j’avais fait toute ma vie. Discuter avec des gens qui avaient des choses à dire à d’autres et se disaient qu’en faisant des images, ça pourrait être utile, plus facile à comprendre. Je n’ai finalement fait que ça, donner la parole aux gens, tout en prenant parti à coté d’eux, en discutant, en essayant de participer à chaque fois. Des gars ont dit de moi que j’étais tombé dans le bain de la résistance. Il est vrai en effet que je suis arrivé à l’âge adulte en pleine collaboration et ça a sûrement compté, mais c’est aussi peut-être par facilité que je me suis intéressé à des sujets dont personne ne voulait ou ne pouvait parler, parce que justement je n’étais sur le terrain de personne.

Nous avons donc terminé ce film, même si ça n’a pas empêché le petit phoque de s’en aller. Les gosses ont pris conscience que s’occuper de la communication, de la visibilité de leur message, donc de la diffusion du film, était une donnée essentielle pour qu’il fasse effet. Je leur ai alors parlé du service public à la télévision, représenté ici par France 3 à qui nous avons décidé d’envoyer le film. 6 mois plus tard, France 3 a réexpédié la cassette - qui était pourtant techniquement passable - sans un mot et sans même l’avoir visionnée. En effet, les gosses avaient coincé un petit truc pour voir si elle serait ouverte. Et eux qui me disent : Ca, c’est dégueulasse ! ; non, ça fait partie des problèmes de communication. Il y a des gens qui détiennent les moyens de diffusion et peuvent empêcher que ça arrive à l’oreille des autres. C’est un problème que vous aurez à étudier plus tard, en tant que citoyens. Ce film a tout de même été diffusé. Ce fut lors de l’inauguration officielle de la salle René Vautier, dans le centre de documentation pédagogique de Rennes. On a donc projeté le film et on en a discuté avec les enfants, qui ont pu voir que même quand les structures officielles ne suivent pas, il faut continuer à faire ce qu’on a à faire et puis un jour, ça passe : quand même, ça sert.

Le plus marrant, c’est la salle en question, je m’en suis fait éjecter pour mon premier film, réalisé avec des copains normaliens. C’était un film pédagogique sur une rivière bretonne. La poursuite d’un papillon par un professeur et son épuisette était le prétexte à la découverte de la formation de la rivière. On a donc présenté ce film aux inspecteurs d’académie pour pouvoir être diffusé en cours. Je n’avais pas le droit d’être dans la salle pendant le visionnage mais j’ai tout de même collé l’oreille à la porte. Je les entendais rigoler à l’intérieur. Bon, ça marche bien ! Après la séance, je rentre. L’inspecteur me dit : Monsieur Vautier, c’est très amusant votre film, mais vous comprenez aisément qu’on ne peut pas le passer dans une salle de classe ! - Mais pourquoi ? Je ne comprends pas non ! - Mais parce que voyons les enfants vont rire ! - J’espère bien. Je vous ai bien entendu rire. - Mais, monsieur Vautier, nous n’étions pas dans une salle de classe et nous n’étions pas des élèves !

Entre cette histoire et le jour où on a mis mon nom sur la porte de cette salle de projection, il y a 50 ans durant lesquels j’ai essayé de faire des films où les gens apprendraient des choses... mais sans s’emmerder !

René Vautier

- Ces différentes informations sont tirées de la revue Indésens disponible à Liège en format papier à La Zone.

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