Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Nouvelle tentative de nous décrire / Nouvelle tentative de nous décrire n°01

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Chers amis,

C’est parti. Je ne vois pas de raison d’attendre encore : il y a matière, il y a des enjeux. Comme le disait Robert Kramer : L’important, c’est de faire : on fait, on voit.

Je vous propose donc de nous réunir une fois par mois, où nous le pourrons, où nous trouverons un hôte bienveillant, dès la semaine prochaine.

L’idée nous travaille tous depuis longtemps et nous en avons régulièrement évoqué le besoin, le projet : constituer un groupe de travail, au départ d’un noyau d’étudiants de l’Insas, mais hors de tout programme « scolaire », ouvert à tout qui le souhaite, qui se donnerait pour but de penser le cinéma comme il advient, chacun apportant ses connaissances, ses questions, ses intuitions, ses films, ses emballements, autrement dit son expérience et sa pierre, tous à égalité ; il n’y aura pas de maître.

Un groupe où se côtoieraient étudiants et gens de cinéma - comme on parle de gens du voyage -, au sens large : cinéastes, confirmés ou non, techniciens, spectateurs. Un groupe dont l’ambition serait aussi de penser les images et le monde conjointement, à partir de ce qui nous réunit : le geste documentaire, le geste cinématographique entendu comme geste artistique.

Face à ce qui nous arrive, nous avons souvent le sentiment, vous comme moi, de manquer de repères, de grilles de lecture, d’outils de travail. Ils font défaut ? Inventons-les, mais ensemble, nous qui possédons déjà les questions, car ce qui nous arrive n’est pas banal.

D’un côté, il y a la tyrannie planétaire du Capital : sa logique de la séparation, sa philosophie du travestissement - tout doit être vendu et par conséquent transformé en produits conformes à ce que réclame le marché, à commencer par les pratiques et les œuvres qui en découlent. De l’autre, il y a, entre autres, le cinéma : le cinéma tel qu’il se vit et se pratique massivement, non comme il se fossilise dans les salles (les fameux films qui sortent chaque semaine, parce qu’on les a laissés sortir, et qui n’intéressent plus personne). Le cinéma comme utopie concrète, réaliste, partageable, applicable tout de suite et en tous lieux, d’où rebâtir et refonder parce qu’il reste le siège d’un geste qui transforme, créateur d’espaces communs.

En un mot, le cinéma comme il nous parvient lorsqu’on se sent encore vivants devant un écran, c’est-à-dire spectateurs et acteurs à la fois. Je veux parler bien sûr de tous ces films conçus, pensés, réalisés puis diffusés non seulement à l’écart du marché, mais encore en dehors des circuits culturels traditionnels, que dans la revue « L’image, le monde » j’avais en son temps qualifié de « tiers-état du cinéma » en référence à la fois au tiers-monde et aux années qui précédèrent la révolution française.

Ce cinéma-là, maintenant, a pignon sur rue, certes minoritaire (pour l’instant, mais pour l’instant seulement) en terme de visibilité « grand public », mais largement majoritaire au nombre de ses praticiens, n’ayant définitivement plus rien à voir avec les anciennes catégories du cinéma « amateur », « underground » ou « expérimental » où l’on voudrait tant l’enfermer.

Le cinéma de nouveau, le cinéma enfin, à portée de mains, encouragé et facilité par de nouveaux outils : révolution numérique et caméras digitales, voyez A l’Ouest des rails, voyez Cavalier, voyez Kiarostami ; ils nous montrent le chemin, celui de Jean Rouch, des groupes Medvedkine et de Boris Lehman.

Converti aux valeurs supposées de l’auteurisme de marché, le cinéma d’art et d’essai lui-même achève de se normaliser. Aussi est-il temps de nous dispenser de cette servitude où l’habitude de s’abîmer dans l’identique finit par décourager de tout ce qui paraît autre, inclinant trop souvent à ne plus oser affirmer un rapport différent, personnel et impliqué. L’époque nous impose de fréquenter d’autres lieux et de substituer au petit commerce des images de marque et des appellations contrôlées les plaisirs retrouvés du salon des refusés.

Cette situation inédite favorise la multiplication de pratiques naguère encore considérées comme marginales, aujourd’hui en constant développement : essor de l’autobiographie et du journal filmé, affirmation de l’essai philosophique, porosité des anciennes frontières entre documentaire et fiction, travail poétique sur les archives, mélange des genres et des supports, lettres cinématographiées, regain du cinéma d’intervention, partage de caméras, soit autant de démarches, nouvelles ou revisitées, qui redéfinissent le statut ou la place des cinéastes dans un monde dont ils se veulent de plus en plus partie prenante.

Tel est le chantier que je nous propose : repérer, décrire, inventorier, localiser, commenter, penser les conditions de subsistance, de création et de circulation de ces cinémas émergents à l’aube d’une ère nouvelle qui n’a d’équivalent dans l’histoire que l’efflorescence des nouveaux cinémas dans les années 60.

Je vous propose donc de commencer jeudi prochain, 29 mars, dans la salle 35 de l’Insas, rue Thérésienne, qui nous est réservée dès 17h15. Avec au programme la projection du Règne du jour, un film de Pierre Perrault.

Pourquoi Pierre Perrault, pourquoi un cinéaste des années 60, précisément ? Parce qu’il me semble que pour croire davantage en nous, nous avons besoin de filiations, de généalogies, de soubassements, de nous convaincre surtout que nous ne sommes pas des gugusses qui sortiraient de nulle part, mais que nous sommes au contraire les héritiers d’une autre histoire du cinéma, non industrielle, toujours à construire, où l’on peut croiser aussi bien Jean Vigo que Roberto Rossellini, Jacques Rozier que Fernand Deligny, Gilles Groulx que Robert Kramer, Denis Gheerbrant que Jean-Louis Comolli ou Claudio Pazienza.

Quant à la suite du programme, nous la dessinerons ensemble, en fin de cette première séance, au bistrot du coin, puisqu’il n’y a pas de cinéma possible sans bistrots. Quelques propositions déjà : une soirée autour du film de Rogier Van Eck et Rob Rombout, Amsterdam via Amsterdam, entre film de voyage et film d’essai, Tintin en Antarctique et Boris Lehman chez les pingouins ; une journée autour des productions du Polygone étoilé, tête de pont marseillaise du tiers-état du cinéma (Gaëlle Vu, Jean-François Neplaz) ; une rencontre avec Jean-Louis Comolli ; une autre avec quelques étudiants de l’Insas, récemment sortis de l’école - Nicolas Rincon, Jérôme Laffont, Eve Duchemin, Manon Coubia - qui n’ont pas attendus dix ans pour mener à bien leurs premiers films, souvent remarquables et toujours dans notre sujet : comment font-ils ? Sur quelle ligne ? Dans quelle économie ? Et de manière générale, voir et penser ensemble ces films inclassables, non répertoriés, qui le plus souvent nous arrivent par la poste et dont les auteurs nous sont généralement inconnus, issus au mieux des écoles d’art et de moins en moins des écoles de cinéma.

A jeudi

Patrick Leboutte

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