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Sur le cinéma de Pierre Perrault

1. Que serait le cinéma mondial sans l’Ile-aux-Coudres et plus encore sans ses habitants, marins et paysans, pêcheurs et constructeurs de goélettes, égarés au Québec dans l’estuaire du Saint-Laurent ? Leur rencontre avec Pierre Perrault, fils spirituel de Robert Flaherty, consacra définitivement le cinéma direct, imposant le son synchrone, offrant aux cinéastes d’enregistrer simultanément les images et les sons, immergés jusqu’au cou dans la matière, au plus près de la réalité filmée.

La trilogie de l’Ile-aux-Coudres, vaste fresque populaire contant le destin de cette communauté insulaire, libérait et enchantait la parole des humbles, permettant à Pierre Perrault d’écrire l’histoire de ceux qui n’écrivent pas. Son héritage est immense : il irrigue tout simplement trois décennies de pratiques documentaires, au cinéma comme à la télévision.

2. Tout au long des années soixante, le cinéma direct a libéré la parole, créant un formidable appel d’air. Dans le documentaire en particulier, il enterra la dictature du commentaire jusqu’alors trop souvent asséné comme en chaire, désormais tenu de céder sa place à la multitude des corps filmés s’exprimant librement, sur leurs lieux de travail ou d’existence, qu’ils soient anonymes ou célèbres. Ce fut alors une incroyable envolée d’accents, d’intonations, de parlures, comme autant de lâchers de ballons épuisant la voix des maîtres sous la polyphonie des humbles et des êtres ordinaires. Et sans doute ne s’agissait-il pas d’un hasard si ce nouveau chant du monde nous venait d’abord de l’Afrique (Jean Rouch), du Québec (Pierre Perrault) ou de la classe ouvrière (le cinéma des groupes Medvedkine), pays réels ou genre humain assourdis par la langue des puissants - coloniaux, voisins anglophones ou patrons - où l’on fut longtemps priés de se taire.

3. Ainsi la trilogie de l’Île-aux-Coudres célèbre-t-elle une langue souveraine, essentiellement définie par ses valeurs d’usage. Ici, la parole ne se demande pas, elle se prend, à la manière d’un destin, car si l’on parle, c’est avant tout pour bâtir, pour ne rien dire qui n’engage à construire : une embarcation, un récit, un voyage, la remise à flot d’une tradition. Parler pour mettre en jeu, en selle, en état de marche ce qui regarde tout le monde et relève du sort commun : telle est bien la fonction que réservent ses habitants au langage. Telle est aussi la proposition qu’ils soumettent à Pierre Perrault : au commencement est le Verbe ; pour eux, c’est un principe de mise en scène.

Qu’il s’agisse en effet d’organiser la vie de la collectivité ou de nourrir les films du cinéaste de l’intérieur, toujours la parole est première. Elle est ce qui pousse au désir, invite à fabuler et donne des idées. Reconstituer l’ancienne pêche au marsouin, construire une voiture d’eau suivant les règles de la tradition ou même tuer le cochon, il n’est ainsi aucune manière de faire qui ne procède d’abord d’une façon de dire, aucune action qui ne soit préalablement discutée, débattue, poussée par une pensée commune où chacun selon son registre apporte sa contribution. La langue mémoriale des conteurs - Alexis et Grand Louis, griots québécois, incantatoires et poétiques - dote le moindre geste d’une origine ; le vocabulaire plus technique des artisans prend en charge de tendre ce geste vers un devenir, pour la suite du monde. A l’Île-aux-Coudres la parole est levure.

Film projeté

Le règne du jour (1967)

Réalisation : Pierre Perrault. Images : Bernard Gosselin et Jean-Claude Labrecque. Son : Serge Beauchemin et Alain Dostie. Montage : Yves Leduc. Production : O.N.F.

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