Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Cher Paul,

J’ai appris ta mort il y a une heure à peine. Je ne sais ni les circonstances, ni quel pouvait être ton état d’esprit dans ces derniers moments. J’ai appris, laconique, ta disparition. Ma modeste écriture a toujours servi jusqu’ici à deux choses : louer mes sentiments pour les êtres chers et chercher à comprendre la singularité de l’expérience cinématographique. Ce soir, tes visages, tes mots, tes images me donnent l’occasion de mêler les deux.

Il faudrait revenir à l’enfance, puisque ton cinéma le fait lui-même, puisque La fleur maigre tient à ce geste d’apprentissage pour ceux qui découvrent le monde, pour ceux qui cherchent avec leur corps et la parole à constituer leur propre histoire. Enfant donc, tu jouais avec les autres gosses dans la rue. Et un jour, le père de l’un d’entre eux vint te dire : Si tu joues avec mon fils, alors tu ne joues pas avec les enfants des pauvres. Il fallait choisir ton camp et à l’un de ces derniers, venu plus tard chez toi, tu avais tendu une orange par amitié. Il avait alors approché le fruit mûr de son visage, l’avait respiré profondément et de la main, avait soupesé son poids. Peser le monde de la main, telle était, je crois, ta propre histoire.

Raconter cette histoire singulière des mineurs italiens dans le Borinage de la fin des années cinquante t’as permis, une fois devenu adulte, d’articuler la mémoire du monde : mémoire immémoriale du peuple battue par les vents contraires du labeur, de la déconsidération ou du découragement. La fleur maigre avait cette tâche ambitieuse et ta vie ensuite, devint elle-même déconsidération d’abord et silence ensuite.

Tu n’en conçus pourtant aucun découragement. Tu avais ce projet toujours à venir d’un film entre Manoppello et Marcinelle, entre ce qui a été laissé derrière soi et la fièvre sombre du travail. Ne confiais-tu pas qu’un ouvrier italien t’avait dit un jour : Si les pauvres avaient leur propre mémoire et si celle-ci pouvait être transmise de père en fils alors, il n’y aurait plus de pauvreté.

Nous attendions venir un film qui ne sera pas. Il faudra qu’on se débrouille comme tu disais, le regard fixe du vieil homme qui n’a rien lâché, légèrement penché vers l’interlocuteur pour mieux sentir comment cette parole pouvait pénétrer en lui. Oui, Paul, il faudra nous débrouiller pour faire du cinéma, pour inventer nos propres outils afin de vivre avec ceux que nous aimons. Il faudra inventer nos propres outils pour que le bonheur demeure notre histoire possible.

J’ai un regret profond, cher Paul. Avant ta disparition, j’aurais aimé voir quelqu’un te filmer au présent, comme un homme dont le regard travaille sans cesse le réel jusqu’à le transformer, même sans caméra. A présent, si l’on te sort du silence, ce sera vraisemblablement comme un poster que l’on affiche au mur de l’histoire du cinéma. Apprendre à filmer avec le cinéma de Paul Meyer en tête, cela pourrait être notre tâche. Faire des films à deux mains, à pleines mains, cela suffira pour une vie entière.

Souvent, nous échouerons mais avons-nous le choix ? Il faut de la confiance de part et d’autre de la caméra pour qu’un peu d’humanité advienne. Comme j’ai pu faire confiance à tes visages, tes mots, tes images, Paul, comme La fleur maigre nous apprend à devenir peu à peu des hommes. C’est cela le cinéma. C’est cela l’amitié.

Paul, je te salue cette fois encore comme un éclat familier et durable dans la perspective des jours à venir.

Emmanuel M. 

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