Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / Le cinéma de Paul Meyer / Garder le cinéma de Paul Meyer en tête. Ce que pour nous filmer veut dire

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Aujourd’hui, l’une des questions les plus entendues, notamment autour de nous, est de savoir quelle différence faire entre le documentaire et la fiction. Comment fonder l’un et l’autre, quitte à ensuite reconnaître que la frontière n’est pas nette et que certains films peuvent être entendus à la fois comme fiction recomposant la réalité et comme documentaire parce que ceux et celles qui sont à l’image ne sont pas des professionnels et ne peuvent donc jouer qu’eux-mêmes. Par exemple, Les hommes, le dimanche de Robert Siodmak, Voyages d’Emmanuel Finkiel, Les oliviers de la justice de Jean Pélégri, Stromboli de Roberto Rossellini, L’argent raconté aux enfants et à leurs parents de Claudio Pazienza pour ne reprendre que quelques films dont nous avons déjà parlé ici et pour la plupart projetés.

On pourrait ouvrir un grand chapitre sur cette relation documentaire/fiction mais cette espèce de croisement a priori contre-nature n’est pas difficile à obtenir s’il fallait une simple recette : un scénario écrit pour des acteurs professionnels, entrecoupé de scènes intermédiaires de reportage dans une ville ou l’autre, captant la vie comme elle va. Une histoire d’amour à Paris, par exemple. Bref, il nous semble que le débat est mal posé.

S’il y avait deux pôles entre lesquels tendre le cinéma - et sans vouloir à tout prix faire rentrer truc ou machin dans ces catégories toujours hasardeuses -, ce ne serait pas en voulant séparer ce qui est mis en scène de ce qui ne l’est pas puisque nous avons toujours pensé - et heureusement, nous ne sommes pas les seuls - que tout acte cinématographique, le geste de cadrer devant soi, faire le point, et démarrer le plan, est affaire de mise en scène. La vie comme elle va, cela donne une belle utopie, un beau titre de film mais rien n’existe seul et donc nous ne renoncerons pas à une autre question : Comment elle va, cette vie ? Comment elle va pour truc ou machin puisque chaque regard est une possibilité de dépeindre l’existence.

Il y a d’abord le cinéma comme affaire privée. Un cinéma qui est l’histoire de chacun, dans son coin, des films qui s’alignent selon les goûts et les coups de cœur pour reprendre un terme souvent utilisé par les médias. Le cinéaste a raison le temps d’un film, quelle que soit la réalité filmée ou le sujet circonscrit. L’on voit ainsi fleurir dans les entretiens des questions sur l’époque : Tiens, vous avez fait un film sur la perte de sens dans notre génération, qu’en pensez-vous ?

Cinéma de divertissement ou cinéma d’auteur, l’enjeu dans ce cadre reste strictement le même : se faire plaisir devant les derniers effets techniques, l’écriture inimitable d’un cinéaste, la patine dans le jeu de tel acteur râblé, cet accent inimitable de telle actrice et qui ne manquera pas de faire chavirer les âmes sensibles. Avouons que nous en passons tous par là : cinéphiles pointus, sortie du samedi soir, imparable film d’animation,... Le cinéma comme affaire privée permet à chacun en vivant ses goûts de se retrouver entre gens de même espèce. C’est un cinéma sans surprise où chacun est à sa place, du multiplexe à la salle d’art et d’essai. C’est un acte où l’on vérifie sa propre culture pour éventuellement la faire fructifier par de nouvelles découvertes.

Il y a ensuite le cinéma social. Si le premier filme des personnages privés, le cinéma social n’a pas, lui, renoncé à entendre la collectivité dans un film. Ou plus justement, il n’a pas renoncé à s’adresser au public des spectateurs dans son ensemble. En général, ce cinéma n’est d’ailleurs pas affaire de coup de cœur mais plutôt de coup de poing afin de nous faire prendre conscience du réchauffement de la planète, de la pauvreté, de la violence en banlieue, du danger des armes aux USA, etc. (barrer la mention inutile) S’il s’adresse à la collectivité, c’est avant tout pour la convaincre de l’urgence de son sujet, de la nécessité de ne pas rester les bras croisés, malgré que le spectateur demeure assis dans la salle pour voir ledit film.

Il parle à la collectivité certes mais par le biais de l’expert. Une voix off s’adresse à nous pour nous dire que voir dans l’image et que penser, chiffres et témoignages à l’appui. C’est là signe d’inégalité puisque le film exprime un savoir et le spectateur n’a d’autre rôle à jouer que celui de l’élève que l’on éduque. Cinéma relativement scolaire où l’ignorant ne peut sortir grandi du film que s’il lui offre son adhésion. C’est donc pareille aventure que l’on retrouve dans les mouvements sociaux, bulletin d’inscription compris à la sortie de la salle. L’auteur en général est anecdotique et s’efface devant son sujet ou une grande figure sauf bien entendu, s’il se met en scène lui-même pour devenir fil rouge. S’il n’hésite pas à sacrifier quelque peu à l’ironie, il peut recevoir le label inestimable de Charles Chaplin des temps modernes.

Cinéma privé donc où quelques acteurs professionnels se détachent de la masse grouillante de la vie pointée dans le fond du décor. Une ville par exemple sans habitants ne serait plus une ville mais on ne demande à ces figurants pas plus que de faire tapisserie et renoncer à toute épaisseur. Surtout, ne regardez pas la caméra.

Cinéma social où les gens filmés le sont le plus souvent au nom d’une image de marque reconnaissable : l’ouvrier déchu, la femme qui essaie de s’en sortir, le patron en veste qui ne comprend pas parce que cela se décide ailleurs, le passant qui comprend bien mais que l’on attend, le tenancier de café qui a tout connu et qui d’ailleurs va bientôt prendre sa retraite, le jeune de qui la société renvoie une mauvaise image mais qui pourtant se bouge le cul et rêve d’un avenir meilleur, le politicien qui se bat,...

A s’en tenir à cette liste interminable des acteurs sociaux, le risque est de devenir cynique. Le cinéma est-il condamné à offrir des signes que tout est joué d’avance, entre petite affaire privée et communauté figée à une addition de fonctions ? Pour le dire autrement, c’est un cinéma de la police où tout est fiché : chacun possède sa place et doit s’y tenir, que ce soit le spectateur ou ceux que l’on filme. Ne demeure que cette rallonge visiblement infinie du jeu avec les codes, cette petite variation qui réaffirme le système. S’il y a jeu, il y a surtout code et chaque oeuvre vérifie que le spectateur la partage. Affaire privée ou système social, chaque plan donne la sensation que le cinéma se résume à cette seule question : Et là, tu m’as bien compris ? Tu la sens bien, mon idée ? Tu l’as profond, mon plan ? Dans cette relation, c’est en effet toujours le spectateur le passif.

Entre le règne identitaire du spectateur et la communauté close sur elle-même, Des Images propose une autre piste et nous savons que nous ne sommes pas les seuls. Ne pas renoncer à filmer la communauté, quitte à ce que cela veuille dire : ce qu’il y a de commun en chacun. Renoncer à étaler un savoir, des signes reconnaissables d’emblée qui font de nous spectateurs des petits maîtres du grand écran. Programmer certes puisque le cinéma est mise en scène mais programmer... le hasard.

Cela peut être un cinéaste qui vient avec une idée de plan, qui prépare son ouvrage mais qui se retrouve - volontairement ou non - pris dans le désir de l’autre. Parce que celui que l’on filme, c’est peut-être quelqu’un, quelqu’un qui a une histoire et qui vient avec celle-ci. Et s’il y a rencontre, c’est peut-être que le cinéaste va filmer autre chose que ce qu’il avait prévu de filmer et que celui qui est filmé va dire autre chose que ce que son histoire, sa place dans la communauté, l’obligerait à dire. Y a-t-il possibilité de faire bouger les places ? Y a-t-il possibilité aussi que des gens - des pauvres gens aux gestes las et indolents - puissent énoncer le plus simplement du monde qu’ils sont plusieurs, qu’ils sont ensemble ? Y-a-t-il place pour une énonciation collective ? Y aurait-il la possibilité d’un processus égalitaire où ceux qui sont au fond de l’image, les figurants, s’avancent quelque peu vers nous pour faire reculer les premiers rôles ou taire les experts ?

Ce cinéma-là auquel nous sommes attachés parce qu’il crée un lien inédit entre ceux qui sont filmés et ceux qui reçoivent cette expérience, les spectateurs, qui pourraient dire enfin devant un tel bouleversement, Mais ce n’est pas possible, c’est nous, là, à l’image !? C’est un cinéma de l’égalité non pas parce que tout le monde est identique mais parce que la relation donne à chacun l’égale possibilité d’appartenir à l’expérience du film... C’est un cinéma où il n’y a pas de personnage principal. Chaque personnage, quand il rentre dans le plan, devient le personnage principal. C’est un cinéma où tout n’est pas joué d’avance.

Chaque plan, sans renoncer à sa réalité, bascule dans l’imaginaire possible :

- Est-ce un ouvrier là qui remonte le paysage jusqu’à la mine ou un homme qui plante un arbre en jetant un trognon de pomme dans une crevasse de terre ?
- Est-ce bien là un terril qui témoigne du labeur des mineurs ou bien est-ce le plus magnifique territoire de jeu pour l’enfance ?
- Est-ce bien une grève avec ses syndicalistes et son patron ou est-ce l’apprentissage d’un nouveau territoire pour celui qui n’est déjà plus l’étranger ?
- Est-ce bien des gens pauvres, je les vois rire, chanter et danser ?
- Est-ce bien des mineurs, je ne vois plus que des hommes ?

Ce cinéma ne répète pas paresseusement l’alphabet poussiéreux d’un langage, les goûts privés d’untel ou ce qu’il faut savoir pour être bien engagé, il nous apprend ce qu’est être un homme et cela est une affaire commune. Il ne prétend pas faire la révolution mais témoigner du peuple des spectateurs, cet égal besoin d’être acteur de ce qui nous regarde, être acteur de sa vie.

Quand Paul Meyer réalise Déjà s’envole la fleur maigre en 1959, il reprend le geste des Lumière, celui du néo-réalisme. Il ne parle pas simplement de son époque mais de ce que faire un film veut dire selon nous. Au sein de Des Images, nous avons en effet besoin du cinéma non pas comme une collection de références mais comme des outils pour vivre et voir. C’est ce que Paul Meyer nous transmet. C’est ce que nous n’oublierons pas.

Le cinéma que nous défendons ne se suffit pas à être une affaire privée et nous ne pouvons adhérer à un système social où tout est joué d’avance. Le cinéma dont nous avons besoin s’apparente à une programmation du hasard.

Tout reste à faire.

Emmanuel Massart

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