Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste cinématographique / En quête de personnages / « Je suis votre voisin » de Karine de Villers et Thomas de Thier : s’en aller avec Steve

Cet article a été rédigé suite à la soirée Images sauvages n°07 / Approcher l’autre du dimanche 16 mars 2008 où Je suis votre voisin faisait partie de la programmation.

Une rue de Bruxelles, présentée brièvement par quelques plans de l’eau coulant dans une rigole, d’un chat à l’appui de fenêtre. Une rue banale en quelque sorte si ce n’est que c’est ici qu’habitent à l’époque, en 1990, Karine de Villers et son compagnon Thierry de Thier. Ni l’un ni l’autre ne sont cinéastes, ils ne peuvent à ce moment-là n’avoir qu’un désir en sortant de chez eux : aller voir brièvement aux portes d’à côté qui vit là, mettre des mots dans l’air plutôt qu’un « salut » quotidiennement ressassé dans la précipitation des allées et venues de chacun. Ce n’est pas encore un film, c’est déjà l’envie de reconquérir la rue comme lieu commun en mouvement.

Pourquoi ajouter une caméra à ce geste inaugural ? Qu’est-ce qui pousse une femme d’à peine 20 ans, sans expérience en la matière, à réunir une équipe avec son compagnon et arpenter le pavé ? Parce que peut-être, il y a dans le coin de la tête cette possibilité que l’espace que la caméra invente est le lieu de toutes les transformations. Pas seulement, « Ici habite quelqu’un » mais aussi et surtout : « Ici, il va se passer quelque chose parce que je suis là, parce que vous êtes là et parce qu’entre nous, il y a une caméra. »

Le premier à venir face à nous est Julien, un commerçant. L’accent fort des gens d’ici, la mine douce de la confidence pour dire qu’en 30 ans, on en a vu passer. Il utilise le mot « graduellement ». Graduellement, c’est plus pareil. Les Ixellois se défilent et les étrangers arrivent. Julien pointe le risque de cloisonnement communautaire, le risque du repli. La caméra filme frontalement et les mots appellent déjà le hors champ. Un discours sur les communautés devient question de cinéma : aller voir au-delà des bords du cadre. Il en faut d’autres qui racontent leur rue, Dillens ou pas Dillens, ici ou ailleurs.

Ils sont une poignée à apparaître ainsi, même dispositif ou presque : la porte d’entrée qui s’ouvre comme un clap imaginaire lancé de l’intérieur, faisant surgir l’habitant hors de chez lui. C’est le mouvement exactement inverse du film de Denis Gheerbrant, Et la vie, où l’ouvrier sur le pas de sa porte, au début du film, invite le cinéaste à rentrer voir. En filigrane, les deux films repèrent cette frontière invisible entre le privé et le public, le quant-à-soi et le partage. Etre sur le pas des choses et basculer d’un côté ou de l’autre.

Quelqu’un rentre dans l’image donc, directement au centre, dans la lumière, face caméra. Les gens sont beaux parce que cette sévérité du regard direct évacue tout artifice : C’est de vous qu’il s’agit. On est là pour ça, pour vous. Une fois cette sincérité réelle acquise, la caméra joue à plein son rôle d’invention de l’imaginaire.

Julien en tenue de plongée devant son magasin, Madame Jacquet posant fièrement avec un de ses innombrables chats, le fils d’Aziz, le restaurateur, en maillot de rugby, Carlo qui a sorti son 500 watts pour rappeler qu’il est entre autres DJ, Léonardo autrefois chanteur populaire arpentant son trottoir un vieux tube aux lèvres, Paul et Jacques, couple homo de circonstance plus que de réel désir et Jacques de se montrer en habits de femme, tenant le vélo qu’il a déjà enfourché quelque fois ainsi accoutré, s’attirant les foudres de la maréchaussée. Chaque visage est une histoire possible. Ca grouille et pourtant le film tient en 20 minutes.

Même la famille yougoslave, avare de confidences, attire à elle l’envie d’aller plus avant, de passer finalement la porte d’entrée, de se fixer quelque part pour les cinéastes et lancer le début d’un nouveau film, au départ du premier. Passé le premier moment d’une nouvelle tête, le regard du spectateur scrute les moindres détails, aussi sûrement que le cadre et la ville le permettent. C’est le T-shirt de Raymond : « Elles sont toutes folles de mon corps », ironique face au ton sec de l’intéressé. C’est le nom de l’enseigne derrière les libraires : « Port des Belges ». C’est quelqu’un qui passe et qu’on salue, hors champ.

Les gens inventent devant la caméra parce que la caméra saisit sans cesse ce qui l’entoure, noue de la relation, l’éphémère saisie du quotidien accidentel. Là est le secret du film, son énergie tranquille derrière la répétition du même procédé de mise en scène, de porte en porte. Le cinéma comme processus égalitaire.

Le dernier à venir à nous s’appelle Steve. Le noir et blanc fait ressortir sa voix douce, il a dans le regard quelque chose de simple alors que pourtant, tout est compliqué. Sa mère, là derrière, son père ailleurs. La télévision qu’il ne veut pas, l’ennui. C’est l’adolescence même qui apparaît là, à la fois si universelle et pleinement incarnée. De Villers et de Thier n’ajoutent rien – ils ne diront d’ailleurs pas un mot ou presque de tout le film – et pourtant, le conflit apparaît là… Invention de la rue, invention du cinéma et derrière, quelle vie à inventer ?

Dans Je suis votre voisin, soit ils habitent l’endroit depuis longtemps, soit ils proviennent de l’immigration alors que Steve, lui, se tient en équilibre instable derrière ses mots : trop jeune pour parler d’ici, sans grand récit d’un autre territoire, même symbolique… Un gosse sans histoire qui attend devant chez lui que quelque chose le happe. Le plus beau des personnages de cinéma, celui qui échapperait bien à la rue Dillens pour filer dans les rues tout court, pour voir le grand monde. Autant les autres nous donnent envie de passer leur porte, de rentrer chez eux, autant lui nous tient sur le dehors, prêts à partir.

Ainsi, dans un dernier geste pour le film, il ne sort pas quelque chose de chez lui au contraire des autres, armés d’un tuba, de l’animal favori ou d’un vélo. Il invite au contraire le passant, le copain, l’ami, à venir partager le plan à ses côtés. Il saisit celui qui vient du dehors pour l’amener au plus proche. Il perpétue cette idée folle que la rue est l’espace de tous les passages et non le compte des identités qui y tiennent résidence. Il a peut-être 15 ans à l’époque du film. Je me demande où il est aujourd’hui.

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