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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux / 02 - Benoît Dervaux : montrer sans l’aide du commentaire

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Cet article fait partie du grand entretien n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

On ne voit pas beaucoup, bizarrement, le personnel soignant…

Non, parce que je suis parti du principe qu’on ne peut pas tout montrer, et au-delà, que cette maison-là était la leur (celles des résidents, ndlr). Le personnel, on le voit. Mon petit pari était plutôt de faire un film sur un sujet assez délicat, sans commentaire, sans avoir recours à l’explication sur la maladie mentale. On pourrait faire un autre film avec le personnel. Il pourrait être magnifique mais mon envie était de servir de porte-voix à ces gens, de la façon la plus effacée possible. Même si, quand on fait un film d’auteur, on parle un peu de soi. J’ai campé ce côté-là et non celui des thérapeutes, qui n’habitent pas là et sont des électrons libres par rapport au lieu.

Michel, le directeur, donne l’impression de vivre là…

Il y a vécu. Je pense que, tout comme on fait un film qui est à venir, il a créé avec « La devinière » un lieu à venir. Il s’y est investi énormément pendant une quinzaine d’années et puis, il a pu lâcher un peu parce que les choses se mettaient à exister d’elles-mêmes. On voit très bien Jean-Claude accueillant Stéphanie. Il y a dix ans d’ici, Michel aurait passé 48 heures avec chaque nouvel arrivant. Parce que chaque nouvel arrivant bousculait un petit ordre social qui existait et il fallait vraiment être là. Aujourd’hui, cela se fait beaucoup plus facilement, naturellement.

Pourquoi va-t-il chercher Stéphanie, en fait ?

En fait, les hôpitaux psychiatriques veulent se séparer des gens qui ne rentrent pas dans un cadre.

Qu’allait-elle devenir si elle n’était pas reprise par « La devinière » ?

Je ne sais pas… Ils croulent sous les demandes. Les demandes françaises, les demandes belges, l’état de la psychiatrie est une catastrophe.

J’ai rencontré des gens qui font partie d’une association qui s’appelle « Médocs en stock ». Ils s’occupent justement de dénoncer tous les abus de médicaments dans le cadre de la psychiatrie et de proposer, par exemple, des ateliers…

A « La devinière », ils ne sont pas absolument contre toute forme de médication. Simplement, le principe de départ c’est de se dire que s’il y a moyen de faire sans, on fait sans.

C’est une asbl qui écoute les gens, des psychotiques, et quand il y en a un qui va mal, en général ce sont d’autres qui gèrent le truc. C’est un peu dommage que ce ne soit pas comme ça ici… Mais ici on est plus proche du handicap que de la maladie mentale…

Non. C’est une question de terme, « handicapé », « maladie mentale »… Je sais pour y avoir passé du temps que… On peut se dire finalement : « Qu’est-ce que j’en ai à foutre, ils ne sont pas comme moi, qu’est-ce que ça a comme importance, l’important c’est d’être là en fait… ». Et le reste pour moi n’avait plus aucune importance. C’est pour ça que j’ai fait un film qui n’allait pas du tout dans la voie de la psychiatrie. J’ai essayé de faire un film qui soit de l’ordre de la contemplation. Essayer d’aller voir ce qui est beau là où on ne l’attend pas. Ce qui peut nous toucher… C’est tout un apprentissage du regard.

Je sais que j’ai filmé des choses parce que j’y suis resté longtemps, et quand je montrais ça à Jean-Pierre Dardenne, qui a produit le film, ou à d’autres gens, ils ne voyaient absolument pas le sens des scènes. Ils étaient complètement aveuglés par l’aspect émotif des images, alors que… Je me souviens par exemple d’une histoire, c’est Christian qui saute et qui hurle, il saute de tout son poids et puis il se marre et il part dans un éclat de rire…

Je voulais créer une forme d’empathie à travers le film. Or, si je montrais ce genre d’images, ça ne passait pas du tout. En fait, Christian sautait et hurlait à tue-tête pour effrayer le chat, et comme le chat n’avait pas peur, ça le faisait marrer. C’est des choses toutes connes mais qu’il faut vraiment apprendre à décoder et à voir. Et là, sans le biais du commentaire, ça n’allait pas. Donc il fallait vraiment trouver une façon de monter le film pour que ça passe.

Vous avez monté longtemps ?

Oui, j’ai monté trois mois je crois. Au moins.

Il y avait beaucoup d’images au départ ?

Il y avait 50 heures de rushs. Au sein desquelles beaucoup de choses que j’ai refaites systématiquement. C’était évident pour les éléments du quotidien : le bain, la nourriture, les repas, tout ça… C’est des choses qui ont lieu tous les jours. Je voulais aussi voir comment mon regard évolue à travers le temps. Par exemple, la scène du bol de cacao a été tournée en tout dernier lieu alors que mon regard devenait de plus en plus construit.

Donc, dans les 50 heures, il y avait beaucoup de redites. Le bain, par exemple, je ne savais pas comment le filmer. Ils n’ont aucun problème avec la nudité mais moi, j’avais le problème de la responsabilité. Pas de regarder des corps nus, ni de les filmer mais de livrer ces images à quelqu’un. Que va-t-il penser de cette forme d’impudeur ? Même si impudeur, il n’y a pas puisqu’eux s’en foutent. C’est des questions de cinéma. C’est ce qui me plaisait. J’ai vraiment évolué longtemps avec ça avant de trouver certaines choses.

L’autre chose que je veux dire : il s’est passé cinq mois avant que je ne monte en fait. A la clôture du tournage, la matière a dormi pendant cinq mois. Je me suis isolé dans les Ardennes, dans un chalet, et j’ai regardé ces 50 heures avec du recul. J’ai choisi 15 heures pour faire le film d’1h30. Et après le visionnage, j’ai remontré les 50 heures à la monteuse, tout en lui disant que j’avais choisi 15 heures. Je n’ai pas dit quelles 15 heures j’avais choisi, et ses choix allaient plus ou moins dans la même direction que les miens.

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