Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Cet article fait partie du journal de travail de l’atelier Vues Liégeoises dans le quartier Sainte-Walburge commencé fin janvier 2008.

Vendredi 29 février

C’est peut-être la journée la plus froide depuis que je marche dans le quartier. Et cela fait un certain temps, par ailleurs que je n’ai pas revu le terril de l’ancienne batterie, accessible depuis le haut des Tawes. Ce terril, aujourd’hui herbeux, n’a pas l’aspect des terrils de Charleroi dont je suis originaire ni de ceux, plus récents, de Liège : il est allongé comme un plateau de faible dénivelé. Le terril est séparé du haut des Tawes par une grande clairière avec d’un côté le terrain de football du FC Thiers-à-Liège et de l’autre, une enclave privée refermée par une clôture récente et donnant sur le haut des Tawes même.

J’y repense comme un léger écho du Borinage de Paul Meyer dans La fleur maigre. Du haut du talus, le regard porte au vent. On entend autant le bruit de la route, les échappées urbaines, que cette aspiration à autre chose, une sorte de silence épais. Je revois défiler devant mes yeux cette scène du film où Giuseppe, bel adolescent italien, arpente le paysage pour rendre visite à son père mineur. Cette déambulation discrète devenait apprentissage du regard autant pour lui que pour nous, spectateurs. Je l’entends murmurer un air tranquille et jeter plus loin un trognon de pomme dans une crevasse de terre, image de renaissance possible (Voir article à ce propos). L’ancienne batterie me donne à présent cette même sensation que le paysage tient déjà en lui-même une histoire, équilibre entre espace ouvert en grand et histoire collective.

Une fois arrivé sur place, je note quelques gosses qui tapent dans un ballon sur un terrain adjacent alors que deux motards font tourner leur moteur avidement plus loin. Un des enfants s’adresse à moi, me demandant de faire attention aux motos. Je continue et arrive bientôt en haut, remarque la végétation touffue perlant sur la pente opposée, remplie de chemins sinueux qui doivent faire un terrain de jeu fabuleux. Je reviens doucement, observe. Les motards finissent par s’en aller.

Je redescends vers le groupe des enfants, l’envie de shooter me démange. Ils ont laissé leur sac de foot à côté du goal, aux couleurs du club. On a gagné notre match !, m’annoncent-ils fièrement, le regard un peu méfiant. Le plus jeune, Youri, celui qui m’avait hélé tout à l’heure, parle des motards. La prochaine fois qu’ils viennent, je leur casse la gueule. Il a un mélange sincère de colère et de volonté protectrice, se tient droit et bombe le torse. Faut faire attention à ces gens-là. Les motards repassent dans la rue, hésitent. Youri leur crie dessus. Je lui demande quel âge il a. Il se tourne, plissant les yeux et levant les mains au ciel. Une main ouverte, l’autre un seul doigt. 6 ans.

Emmanuel Massart

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