Verviers : carte de Hodimont
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Cet article fait partie du journal de travail de l’atelier Vues Liégeoises dans le quartier Sainte-Walburge commencé fin janvier 2008.

Vendredi 1 février 2008

Après avoir consulté la carte topographique du quartier, isolant bien les dépressions et autres terrils, éléments essentiels de notre balade inaugurale du dimanche 27 janvier, je me fixe deux simples objectifs, le cimetière, boulevard Fosse Crahay et le Thiers Savary, qui me permettra aussi de visiter sommairement la butte Sainte-Walburge, côté centre ville.

Je longe à flanc de colline la rue Sainte Walburge, rencontre deux, trois personnes, toutes d’origine étrangères à qui je demande mon chemin, sans pouvoir obtenir de réponse. Une Africaine qui attend le bus et habite plus bas, rue de Campine, une ado maghrébine pressée, avalant sa phrase avant de passer son chemin et enfin, une jeune femme au visage bleu des héroïnes populaires des films de Dovjenko. Elle est assise sur un banc d’un square qui fait le coin d’une voie fréquentée descendant vers le centre. Seule, sourire lumineux, son bébé emmitouflé dans les bras. Elle ne parle ni français, ni anglais.

Les habitations de ce côté sont bien plus pavillonnaires, différentes de celles rencontrées en se rendant vers le Thiers à Liège. Partout, des signes discrets posés par la Ville de Liège indiquent que nous sommes bien, administrativement parlant, à Sainte-Walburge. Ecole, plaine de jeu,… Un restaurant Chinois fait le coin de manière inattendue au milieu de ces maisons quatre façades et la vue plonge joliment vers la vallée.

Chose étonnante, sur les grands plans de la ville au dos des bornes publicitaires, l’inscription « Sainte-Walburge » est fort excentrée, du côté de Naimette-Xhovémont. C’est sûrement une commodité d’écriture mais cela accroche le regard.

Malgré le temps relativement doux, je m’enfonce rapidement dans la torpeur de la marche. Après la rue Sainte-Walburge, je découvre, coincé au-delà de la bretelle d’autoroute, un chemin de grande randonnée longeant un mur. Au bout, une rue au nom inattendu me fait face : la rue des 9 journaux. Il y a 6 maisons pourtant avant de déboucher sur un cimetière nommé « Le paradis des animaux ». Pas un chat. Des voitures au loin. Derrière, un centre de dressage, puis un grand champ – sûrement agréable en été. Au-delà, deux bâtiments de taille moyenne veillent sur d’autres habitations, déjà Vottem. C’est la cité des Cascogniers, lirai-je plus tard sur la carte. De l’autre côté du champ, l’enceinte du cimetière de Sainte-Walburge.

Je finis par y rentrer à l’endroit où deux plaques de béton ont été basculées. Je ne me rendrai compte que plus tard que le cimetière est officiellement fermé ce jour. Je pensais ce genre de lieu ouvert toute l’année… Une grande majorité d’Italiens, des photos en noir et blanc, la casquette à l’ancienne vissée sur la tête, pour toujours. « Tout passe mais le souvenir demeure ». Des mineurs, quelques plaques de camarades de la FN, « Amitié du groupe 13 », « Amitié du groupe 31 ». Des gens nés vers les années 20 et décédés à partir de 80…

La plaque commémorative des habitants du quartier morts durant les conflits mondiaux – Place Sainte-Walburge - confirment ce que l’on sait déjà : parmi les tombes, beaucoup d’Italiens donc (du moins dans la partie du cimetière où je me suis baladé) ; par contre, ceux tombés pour la patrie ont des noms bien belges, un cinquième peut-être de noms néerlandophones. Pas une seule consonance méridionale gravée sur ces pierres publiques. Ils sont arrivés plus tard.

Une fois, frappé sur la pierre tombale, un dessin étrange, violent, d’un homme couché, comme tombé sur des marches imaginaires. Au-dessus de lui, des échafaudages incompréhensibles accrochés dans le vide. La même posture que le personnage de Slimane à la fin de La graine et le mulet, le dernier film d’Abdellatif Kechiche. Un homme deux fois couché, dans la posture mortuaire. C’est l’unique stèle où figure l’âge de celui qui gît là. Mort à 34 ans.

Des plaques rouillées par le temps. « A mon papa que je n’oublierai jamais. » « A Catherine, ma meilleure amie. » « A la fauvette qui daignera se poser ici pour chanter sa chanson la plus douce. » Des phrases écrites en italien et en français. Plus loin, de mémoire, : « A Odette, voisine qui a toujours été là ». Il faudrait y retourner et prendre des notes, cette fois. Des Polonais, des Flamands, des noms plus familiers aussi.

Je reviens vers la rue Sainte-Walburge, remarque la « bibliothèque libre de Sainte-Walburge », la vieille dame qui tient l’enseigne à flanc d’école. Des gens du quartier à l’intérieur, affairés autour des livres. Je regarde les heures d’ouverture. On y reviendra. Je note que les échoppes semées sur le chemin indiquent une vie de quartier possible, quatre saisons, boucherie, traiteur poisson, boulangeries, épicerie,… concurrencée par le concert des voitures. Je repense à la force des couleurs des magasins de fruits et légumes de Bruxelles, Outremeuse ou Saint-Léonard, suffisantes pour accueillir l’étranger que je suis. Ici, on est dans l’entre-deux. C’est moins évident. Il faut être un ton plus haut que le bruit de la route pour demeurer là ou alors, se réfugier dans les boutiques.

Il y a le café Turc, l’« Antalya » au coin de la rue de Campine. La tête de Jean-Claude Marcourt sur un prospectus collé à la fenêtre. Lui et son équipe se tiennent disponibles tous les derniers samedis du mois dans le café afin de rencontrer la population. Je suis bien curieux d’y venir voir ces univers se rencontrer, le costume-cravate de la Wallonie qui gagne, de la Wallonie qui avance face à la bonhommie des habitués de la communauté.

Deux heures après être passé en sens inverse, je note que le trafic se fait toujours au pas pour rejoindre l’autoroute, Bruxelles, la Flandre, l’Allemagne. Quelques petits vieux s’engouffrent au café du Boulevard ou regardent vaillamment une offre internet à une vitrine illuminée. Les habitants sont à pied, sur le trottoir étroit. Les automobilistes, phares illuminés, sont pressés de rentrer chez eux, faisant de la rue Sainte-Walburge, sans le savoir, « un paillasson devant la ville, où l’on s’essuie les pieds, crache un bon coup et passe. » (Céline) De ce point de vue, Sainte-Walburge est le satellite avancé de Liège, artère reliée au flux urbain, décalque parallèle de l’entrée d’autoroute côté Saint-Lambert, au centre.

Je bifurque plus bas pour descendre les marches du Thiers Savary, me souvenant des hésitations de Véronica quant à l’appartenance ou non de la rue au quartier. Les escaliers sont bien accidentés, loin du tourisme affiché de Bueren, à quelques encablures d’ici. J’atterris fond Pirette. Je remarque une des choses que je préfère à Liège, ces rues comme des brise-lames qui se répondent de loin en loin, selon les caprices du paysage. On aperçoit des jardins qui remontent pour accrocher l’arrière des maisons…

Je descends la rue et demande à plusieurs passants si ici, on est bien à Sainte-Walburge. Le premier, vieil immigré souriant, penchant la tête magnifiquement, timidité réciproque. Oui, ici c’est encore Sainte-Walburge mais c’est plutôt par là, pointant le haut de la colline. Les deux suivants plus loin se contentent de nommer là où nous sommes… Puisque le terme même de « rue » disparaît, Fond Pirette pourrait représenter quelque chose, même si ce n’est pas vraiment un quartier. La dernière personne, jeune femme élancée me dit, à quelques mètres de la place Hocheporte, que la limite est là. Que oui, ici, c’est encore Sainte-Walburge. Elle hésite encore puis Oui, c’est bien ici. La saignée de l’autoroute est à quelques mètres. Interdit d’imaginer aller plus loin.

C’est d’ailleurs par le biais d’une énième rue, la rue montagne Saint-Walburge, ses voitures bruyantes et répétées, que nous nous assurons que le quartier est là, invisible, quelque part dans ces maisons, les visages, le flot tranquille quotidien. Ce sont au contraire les automobilistes, ceux qui ne s’arrêtent guère, qui découpent le territoire à la hache de leur volonté pressante. Les habitants, eux, hésitent à l’ombre de la butte.

L’église en tout cas fonde véritablement Sainte-Walburge alors qu’elle est peut-être déserte en tant que telle. Elle est visible de part et d’autre du quartier : depuis le centre, faisant de Saint-Walburge un poste avancé de la ville, à cinq minutes. Depuis l’extérieur, faisant de Sainte-Walburge un village entouré d’une dépression vouée à la culture, laissant invisible à l’œil, la ville même, de l’autre côté.

En recoupant tout ce que j’ai pu entendre récemment et ce jour encore, pour beaucoup le quartier apparaît d’abord un totem réduit à ses trois manifestations principales : l’église, la place et la rue Sainte-Walburge. Nous pourrions appeler cela le triangle magique de Sainte-Walburge, laissant de côté tout ce qui n’y entre pas et d’abord, toutes ces rues qui démarrent de l’artère principale, nervures discrètes du quartier et de ses habitants. C’est là, une fois conquis par le désir de découvrir le peuple des habitants que notre travail commence véritablement.

C’est ce triangle magique que nous allons devoir remettre en jeu.

Emmanuel Massart

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