Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Cet article fait partie du journal de travail de l’atelier Vues Liégeoises dans le quartier Sainte-Walburge commencé fin janvier 2008.

Vendredi 9 mai 2008

Dominique a rejoint l’équipe Des Images pour le projet Sainte-Walburge. Dominique a mis son enthousiasme et ses questions au service du quartier. Elle apparaît cette femme toute simple pour qui le cinéma demeurait une activité du samedi soir et puis un jour, cela devient un moyen de parler de soi, d’essayer de rendre compte de soi et des autres, une écriture parfumée. Je la regarde ainsi, assise dans un fauteuil, un verre d’eau à la main, attendant qu’on s’y mette. En mon for intérieur, elle est un pas supplémentaire dans notre nécessité d’envisager le cinéma comme expérience d’humain à humain. Comme Yves avec qui elle partage quelques années de plus que nous, elle vient de la vie de tous les jours jusqu’à nous alors que Laurent et moi, et Manu et Delphine et Lionel, il nous faut lâcher quelques certitudes pour apprendre à être avec les gens sans mettre le cinéma de côté. Dominique est le signe d’un croisement qui me fait du bien.

Voici que juin s’approche et c’est la première fois dans ce journal de travail que j’écris que le soleil est éclatant. Chaque voiture, chaque banc, chaque passant se débat avec cette chaleur s’accrochant aux vêtements, rutilante sur les carrosseries pour finalement être tempérée par le bois des bancs où l’on a envie de s’asseoir et regarder les grandes veines silencieuses de la colline menant au Thier-à-Liège.

Nous avons rendez-vous avec Marc, rue Fond des Tawes. Plusieurs fois, j’ai tenté de fixer un moment avec lui, sans succès. Il a accueilli une de nos caméras chez lui et manifeste à présent le désir de nous la rendre. Nous insistons, avec le plus de douceur possible. Il n’a pas filmé. Pas le temps. A chaque discussion au téléphone, ou durant nos brèves visites, une modeste confiance s’installe néanmoins. Entrecoupant ses empressements à repousser notre venue, des petites choses se disent. De la famille, de lui, du père fragile qu’il faut amener à l’hôpital de la Citadelle, juste au-dessus de la rue. De la fille qui traîne un mauvais rhume.

Nous nous sommes rendus compte aussi que quelque chose n’allait pas, de notre part. A force de vouloir démarrer à partir des images de chacun, la page blanche de Marc face à nous trahit une pression, une envie de bien faire peut-être mais laissée vierge parce qu’il ne sait pas ce que nous voulons. Surtout, notre silence n’enlève pas le terrorisme de la bonne image à tourner, de celle qui est comme il faut et pour laquelle celui qui la fait suppose recevoir un merci. C’est une hypothèse. Nous cherchons une manière de décaler ce vis-à-vis entre des jeunes types qui prêtent une caméra et un ancien boulanger qui reçoit l’objet et doit rédiger des images.

C’est pourquoi dans le soleil fort de ce vendredi, nous venions le voir avec Dominique et Laurent : pour filmer quelque chose ensemble, pour désacraliser et le matériel et les gens qui l’ont apporté. C’est Dominique qui a parlé le plus, c’est Dominique qui a cherché par les yeux et le sourire à capter Marc, à lui montrer qu’il est important pour nous, que nous reviendrons parce que nous avons choisi d’avoir le temps, sans forcer. Plus tard, le recroisant, nous lui proposerons de nous donner rendez-vous sur les marches de l’escalier, rue Beiroua, là où je lui avais parlé la première fois. Sortir de chez lui.

C’est une bonne idée, ça. Mais on irait plutôt à la chapelle, alors. Ca vous dirait d’aller là-bas ? C’est un très bel endroit. Nous répondons dans la bonne humeur. On s’y retrouvera bientôt, après un coup de téléphone. Marc s’en retourne chez lui. Dominique me regarde : J’ai envie de le filmer de dos, comme ça, s’en allant au milieu des prés.

En venant à ce rendez-vous, nous avions croisé rue Beiroua un vieil homme occupé à son jardin, carré de terre en pente à distance des quelques maisons alentours. Il nous avait souri, dans sa vieille salopette bleue et s’était frappé la poitrine alors que nous lui demandions des nouvelles : La maladie des mineurs ! Nous revenons sur nos pas, à la rencontre de Giuseppe, un ancien du charbonnage de la Batterie, situé autrefois au sommet de la colline qui jouxte Thiers-à-Liège.

Giuseppe est pris à la tâche, retourner la terre sans trop y enfoncer la bêche. Dominique engage la conversation depuis la route, séparée du jardin par des barbelés. Il finit assez vite par nous accueillir auprès de lui. Je demande pour le filmer : ses yeux se plissent au milieu des rides brillantes. Si vous voulez, bien sûr. Laurent est armé du micro d’ambiance et Dominique s’enfonce au milieu des plants de basilic et des tomates. Elle parle beaucoup et le vieil homme de donner ses trucs, le rythme des saisons, indiquant qu’il habite plus haut, rue des Glacis, face à l’hôpital.

Une fois ou l’autre, il parlera de lui, de son arrivée en Belgique en 1962, des différents charbonnages où il a travaillé, du quartier qui a changé à cause de l’hôpital. Dominique repart avec quelques feuilles de basilic, promettant de revenir. Nous nous saluons.

Plus loin, à l’ombre des marches, nous discutons un peu de la matinée. De Marc et de Giuseppe, de ce que l’on peut faire, de ce que l’on cherche, de ce que l’on espère. De comment donner une caméra et quoi en faire. Laurent imagine les mains de Giuseppe, si grosses et burinées par le travail harassant du passé face à ces petits engins aux boutons minuscules. Dominique avoue qu’elle a envie de revenir, de prendre le temps, d’installer quelque chose autant avec l’un qu’avec l’autre. Et l’une ou l’autre personne en plus. Je ne pourrais pas me concentrer sur davantage de gens.

J’observe que dans le groupe, nous sommes partagés entre l’envie d’y aller franco, de dire qui nous sommes et pourquoi nous sommes à Sainte-Walburge et cette volonté plus douce, plus attentiste, demandant d’ailleurs de venir et revenir afin de créer la confiance nécessaire avec, par exemple, Giuseppe.

Je note enfin : ce vieil homme, cet ancien mineur qui n’a pas de grands discours mais que de simples gestes désignent naturellement à un autre temps, à un temps de solidarité et d’amitié où chacun venait à l’autre. Pas de méfiance, pas de retrait, pas de retenue. Au soleil fort du quartier, il nous a serrés d’emblée la main, il a souri et même au moment de nous dire au revoir, nous a chassés gentiment comme des enfants dérangeant sa besogne, mais revenant lui-même à la charge d’un mot ou l’autre, n’arrivant pas à terminer tout à fait ce moment, dans le plaisir de la rencontre. Il y avait là l’odeur de l’universel et j’ai pensé à mon arrière grand-père, mineur lui aussi.

Emmanuel Massart

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