Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste quotidien / Quartier de Sainte-Walburge : journal de travail / Page 12 : Véronica et le point de vue des voisins

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Cet article fait partie du journal de travail de l’atelier Vues Liégeoises dans le quartier Sainte-Walburge commencé fin janvier 2008.

Dimanche 11 mai 2008

Ce dimanche, Emmanuelle et moi avions rendez-vous avec une habitante du Thier Savary, Veronica. Veronica est installée là depuis 2000 mais son histoire avec le quartier remonte à bien plus loin puisque ses parents habitaient Fond Pirette, juste à côté, et sa grand-mère réside encore aujourd’hui rue Sainte-Walburge. Suzanne, la plus âgée de ses filles fréquente ainsi le jardin des enfants, toujours Fond Pirette. La boucle est bouclée.

Véronica tient une place un peu spéciale dans notre projet car elle y a adhéré sans réserve après nous avoir rencontrés, acceptant d’être la première habitante à recevoir une caméra chez elle, partageant nos questions, offrant enthousiasme et disponibilité. Il est vrai néanmoins qu’elle n’a pas saisi cette caméra jusqu’ici, encombrante quand l’on est avec les enfants, demandant un minimum de préparation face à la spontanéité de la vie qui surgit aux détours des conversations, logée dans la lumière des paysages… Véronica nous promet de partager d’autres images : les photographies d’elle et de son compagnon Jean-Philippe, les vidéos enregistrées sur le pouce grâce à la fonction vidéo de l’appareil… Un autre rendez-vous déjà à prendre avec elle…

Cette absence d’images tournées avec nos caméras nous a menés à expérimenter : proposer à ceux et celles avec qui nous travaillons dorénavant de se présenter à la caméra, dans l’esprit du film de Karine de Villers qui nous avait marqués récemment lors d’Images Sauvages n°07, Je suis votre voisin. Filmer les habitants sur le pas de leur porte, entre l’intimité du chez soi et l’ouverture à tous de la rue, l’espace croisé des identités et de leurs histoires.

Nous nous étions donné rendez-vous pour ce bout de film. Une fois installé la caméra sur son pied, j’avais dans mon dos l’étendue du parc de la paix masqué par la végétation envahissante qui déborde les escaliers de la rue. L’absence de maisons en vis-à-vis a laissé place à un petit potager collectif partagé entre les habitants mais qui demeure ces derniers temps en friche, faute de combattants. Pourtant plus haut, quelques plantes offraient leurs fleurs à notre passage… C’est une voisine espagnole. Comme elle n’a pas de jardin derrière chez elle au contraire des autres habitants, elle soigne sa devanture et d’ailleurs, elle s’assied souvent là, la chaise pliante au soleil. Vous auriez très bien pu la rencontrer en venant ici.

Elle propose d’emblée de se mettre à sa fenêtre, au premier étage de la maison. La voix porte autrement, avance-t-elle. Elle apparaît quelques secondes plus tard là-haut, ses bras pointant à gauche et à droite vers les maisons alentours et ceux qui chaque jour passent par là. C’est déjà un geste de cinéma que de choisir d’où parler, de savoir comment s’adresser à nous. Si je devais nommer cette fenêtre ouverte au soleil, ce serait Le point de vue des voisins. Il y a Cathy qui vient sonner à la porte et que je presse d’attendre, finissant de préparer la petite ou rangeant quelque peu. Il y a Mario qui se précipite en bas des marches pour sauter dans son auto et partir… Je vois tout cela d’ici. Penchée vers nous, la voix de Véronica se laisse entendre largement, écho puissant allant mourir plus loin vers la plaine de jeu du parc.

Elle redescend ensuite. Je lui propose de laisser la porte entrouverte, effleurant une première volée d’escaliers dans son dos et quelques sacs de course dans le chemin. L’idée est de parler comme elle le ferait pour un spectateur qui ne la connaît pas encore. Le « r » roule sur le prénom, accent latin gourmand et sourire sincère. Je remarque que les volets des fenêtres à flanc de rue sont, pour la plupart des habitations, désespérément clos. Ce sont les cuisines-caves d’autrefois mais à présent, la plupart des habitants de la rue ont déménagé vers l’arrière, refermant les volets pour isoler les caves de la chaleur. Il y a bien encore une famille italienne plus haut qui fait sa sauce tomate et se réfugie en bas pour ne pas en mettre partout et puis cette voisine espagnole dont je vous ai déjà parlés. Autrefois, il y avait ainsi plus de contacts.

Véronica parle du Thier Savary et comment celui-ci s’enchâsse dans le tissu urbain proche, notamment la place Saint-Lambert, centre nerveux de la cité, situé à un jet de pierre. Avec Suzanne, quatre ans et déjà une solide personnalité, Véronica pointe depuis le haut de la colline de Sainte-Walburge les stries de la ville, la situation en vallée qui caractérise tellement bien Liège. On voit le Sart-Tilman tout au fond, la colline parallèle à la nôtre. Et Suzanne a repris pour elle que chaque point de vue découvrant les villes ainsi, par le haut, ne peuvent qu’être Liège. Il n’y a pas si longtemps, elle me l’a répété alors que nous étions à Verviers.

On descend en effet toujours vers le centre, soit par Fond Pirette qui, même si c’est à 500 mètres, déploie un tout autre rapport à la ville, apparaissant une longue rue plate, un peu sombre. Soit, c’est par Pierreuse de l’autre côté et les prairies de Favechamps. Véronica est précise dans ses descriptions, partageant son regard d’urbaniste pour les parcours de la ville, ses possibilités et autres notes singulières. Accompagné de son fils, un voisin sort de chez lui au milieu de la conversation. Un bref échange s’ensuit, la voix qui porte de nouveau, comme à la fenêtre du premier : C’est Joël, conducteur de TGV. Elle lui lance : C’est pour les Vues Liégeoises. Un jour, on viendra te filmer aussi. – Pas de problème. Puis vers nous : Ils sont intéressés, et d’autres aussi.

Thier Savary, rue en escaliers enroulée autour de ses habitants, à deux pas de la ville bruyante et noire, annonce dans l’autre sens, au-delà de la colline de Sainte-Walburge, cette campagne discrète et populaire qui rayonne autour des Tawes pour s’enfuir loin, jusqu’à Tongres, en Flandres. On y va quand l’on veut vraiment prendre le temps de se promener et c’est là que l’on sort les vélos. Véronica parle depuis l’intérieur de Sainte-Walburge, attachée aux maisons proches comme aux lignes de fuite à explorer gaiement, véritable habitante d’un quartier qui raconte si peu pour l’étranger pressé.

Elle se lève finalement, s’approche pour s’appuyer à la main courante coupant la rue en deux. Je dis : - Il y a des choses à faire. Aller voir ta grand-mère par exemple rue Sainte-Walburge. Faire circuler la caméra dans l’espace et dans les mains. Filmer les paysages qui te semblent si importants. C’est en montrant cela que d’autres pourront dialoguer, autour de la parole et du geste de montrer. – Oui, j’y avais déjà pensé mais il faut que je me dise vraiment : « Cette fois, je la prends avec moi. »

Emmanuel Massart

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