Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Grands entretiens / GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux / 05 - Benoît Dervaux : approcher le personnage

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

Cet article fait partie du grand entretien n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

Ce que j’ai essayé de montrer à travers le personnel soignant, c’était l’attention portée aux gestes, aux petites choses, comment on coiffe… Parce qu’une dame qui donne les bains, si elle n’y met pas du soin, ça n’ira pas. De la même façon, quand ils font la soupe, la soupe aux orties… J’aime beaucoup parce que l’on y sent la sensualité de la personne. J’ai également tourné dans un établissement en France s’occupant de jeunes filles mères. Il leur était interdit de cuisiner pour des questions de normes. C’était une cuisine centrale qui desservait tout l’établissement. Dès lors, tout ce rapport aux choses, le quotidien avec lequel l’on se construit, n’existe pas. Je voulais montrer plus que le soin en tant que tel, être dans les gestes.

Il n’y a pas tellement de crises d’angoisse des patients dans le film. Il y a quelques brefs moments mais tout de suite, ça s’apaise.

Cela dépend de la sensibilité de chacun. Certains étaient extrêmement heurtés à la vision du film. Je n’ai pas essayé d’édulcorer. J’ai simplement essayé de ne pas montrer des choses qui n’auraient pas pu être comprises. Je me souviens : quand j’ai présenté le film au Cinéma du Réel à Paris, une fille dans la salle m’a demandé pourquoi j’avais fait un gros plan des taches sur le training de Stéphanie. Je ne voyais pas les choses ainsi, en fait. Je faisais un pano de ses mains sur le corps. La discussion a duré sans que je ne comprenne réellement son sens.

La vérité, c’est que lors du tournage, entre le moment où l’on quitte l’hôpital et le moment où l’on arrive à « La devinière », nous avions mangé une glace. Comme Stéphanie était sous forte médication, elle en a mis la moitié à terre… Nous en avons acheté trois ou quatre avant qu’elle n’en finisse une. D’où les taches. La spectatrice, elle, a cru que Stéphanie était réglée. C’est seulement après, à la sortie de la salle, qu’elle m’a dit : « Vous avez fait un gros plan des souillures sur le vêtement… ». Là où l’on veut créer de l’empathie, on peut, sans faire attention, créer un effet d’aquarium… Nous regardons ces gens et plutôt que de créer du lien, nous marquons une distance.

La longue scène entre Jean-Claude et sa mère, as-tu hésité à la laisser dans le film ?

Initialement, dans mon projet, Jean-Claude n’avait pas cette place. Je voulais montrer qu’il y a un établissement fonctionnant un peu comme une communauté, et que grâce à ce tissu social, les gens ont pu se reconstruire. La reconstruction individuelle passe par le rapport à l’autre. Et donc Jean-Claude était quelqu’un comme un autre mais ne souffrant pas des mêmes symptômes qu’un autre.

Deux ans avant le film, un assistant social de « La devinière » a retrouvé la trace de la mère de Jean-Claude. Je tournais à ce moment un téléfilm comme opérateur dans le sud de la France, et Michel est descendu avec Jean-Claude là-bas. J’ai profité de mon jour de congé pour les accompagner et j’ai filmé les premières retrouvailles, deux ans avant le début du tournage proprement dit. Depuis lors, Jean-Claude y retourne presqu’une fois par an. Ca avait été tellement fort en repérage que je désirais l’utiliser dans la matière du film même si je ne savais pas encore comment.

Pendant le tournage, nous sommes repartis dans le sud de la France. On avait loué une maison au bord de la mer où nous sommes restés cinq jours avant d’aller voir la maman. Jean-Claude était complètement tétanisé, mort d’angoisse à l’idée d’aller lui rendre visite. J’ai été trouvé Georgette, la maman de Jean-Claude, la veille de la venue de Jean-Claude pour la prévenir que je serais présent avec la caméra. Pas de problème… Le lendemain, ça n’a pas du tout été. Ça se passait vraiment très difficilement… La scène le montre. Et de façon paradoxale, j’étais loin : je filmais à trois, quatre mètres par pudeur… A un moment donné, je me suis dit : « J’arrête. je ne filme plus. » Ils plaisantaient sur la caméra. Elle disait : « C’est quoi ce bambou avec un truc, là ?! », pour parler du micro.

C’est quelque chose que j’avais déjà aperçu à l’époque de Strip-tease, beaucoup de gens ont une certaine image honteuse d’eux-mêmes et ils jouent sur cette image-là. Ils renvoient à celui qui filme une image d’eux qui est une image honteuse. Tout l’inverse de ce que je voulais faire. Je voulais arrêter de filmer donc et Michel me dit : « Attends. Ca va peut-être aller. » Soudain, sans réfléchir, je me suis vraiment rapproché. J’étais à moins d’un mètre de Jean-Claude et de sa maman. Tout s’est fait comme ça, en me rapprochant. Quand l’on est comme ça avec une caméra, on n’est pas dans sa réalité. Chez soi, avec ses disques, ses livres ou avec nos enfants, l’on est dans quelque chose de connu, de sécurisant.

Précédent

GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux

Suivant

 

Répondre à cet article