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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux / 06 - Benoît Dervaux : filmer ce qui est en train de se passer

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Cet article fait partie du grand entretien n°01 - le cinéaste Benoît Dervaux de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

Ce que je pense, ce que je ressens, ça m’appartient. Une fois la caméra en main, elle devient un appendice prolongeant la sensibilité et le regard. Il faut se faire violence. Quelque part, tu as envie de reculer, d’être loin. Depardon fait des films magnifiques : il filme de très loin. Quand quelque chose se passe de vraiment fort, je m’éloigne parce que je ne veux pas me faire cette violence-là. Je suis en danger. Le moment où je me suis dit : « J’essaie quand même et je me rapproche », un truc humain s’est passé. Par le biais d’une caméra aussi… Quand on voit La devinière terminé, on se dit que c’est un film très réfléchi. Alors que pendant que je filme, je ne réfléchis quasiment jamais. Quand je réfléchis, je rate.

Si je dois filmer quelque chose qui est en train de se passer, et que je me dis « Tiens, où vais-je mettre ma caméra ? », je passe à côté. Cette scène avec Jean-Claude et sa mère a l’air très écrite mais ce n’est quasiment que de l’impro. Improvisation ne veut pas dire faire n’importe quoi, parce qu’elle est toujours nourrie d’une réflexion préalable. Charlie Parker, qui improvise énormément, est un énorme musicien. Je cherche ça aussi dans le documentaire. Je cherche ces moments d’impro où l’on est en osmose avec les choses, et où la sensibilité se marie avec ce qui est en train de se passer.

L’on parlait tout à l’heure d’un plan… Quand je quitte le visage pour filmer les mains, ce n’est pas écrit. Simplement j’ai ouvert mon autre œil, et puis ma sensibilité m’a dicté les mouvements de caméra.

Inconsciemment, je cherchais l’image de la mère, l’image de la mère et du fils, qui quitte un petit peu le projet initial. Quand un auteur fait un film, il parle un petit peu de lui… Après avoir revu la séquence cinq mois après le tournage, ça s’imposait de la mettre dans le film. Ca me dérangeait parce que Jean-Claude devenait un personnage. Et Arte, qui a coproduit le film, voulait faire un film avec un personnage. Et eux ne voulaient plus du tout de « La devinière ». Parce qu’ils trouvaient que le personnage était cinématographique.

Je voulais, moi, qu’il y ait « La devinière » comme point de départ. Pour raconter quelque part, aussi, l’histoire de ce gars et de sa mère… Parce qu’on en est toujours là. C’est la famille, le nœud, le départ.

Est-ce que tu ne penses pas qu’à la fin, il y a un peu cet équilibre entre Jean-Claude et sa mère, et le plan juste après avec l’œuf ? C’est une manière de le redire ? Tu n’as pas l’impression qu’il y a deux fins au film, l’équilibre entre Jean-Claude et sa mère puis la scène de l’œuf ?

L’œuf, on peut y voir tout ce que l’on veut … « La devinière », c’était le retour, le retour au lieu de vie. Avec l’histoire de Jean-Claude, mais c’est aussi l’histoire de Dominique, qui est visité par ses parents. C’est l’histoire de tout un chacun, de toutes ces familles qui sont quand même déchirées par le drame. Enfin, le drame… oui ça peut se dire quand même, c’est un drame pour des gens d’avoir des enfants en souffrance. Et donc « La devinière » répond à une souffrance. La mère de Jean-Claude est une femme en souffrance ; c’est une femme qui dormait à la porte comme on dit. Moi j’adore cette expression : « dormir à la porte ». D’une certaine manière, Jean-Claude est devenu ce qu’il est par la pauvreté. Comment une femme dormant à la porte peut-elle faire les devoirs à un enfant, l’aimer et le construire ? Donc c’est une façon de revenir au lieu comme alternative à une douleur sociale, humaine, familiale.

C’est vrai que dans la construction dramatique, on peut imaginer qu’il y a deux fins. Beaucoup de gens ont émis cette critique. Moi je ne le voyais pas comme ça. Mais bon, d’autre part, c’est un film qui est laborieux et fragile. Mais ça ne m’embête pas que le film soit fragile. C’est d’autant plus humain…

Jean-Claude a une espèce de rapport à la caméra assez extraordinaire.

Moi j’ai vu Jean-Claude, dans la matière des 50 heures, comme un passeur. C’est-à-dire qu’à « La devinière », je pense que c’est lui qui souffre le plus, parce qu’il n’est nulle part. Il est un peu dans la normalité, il est un peu dans la folie. Il le dit lui-même : « Je suis tordu un peu ». Pour moi, c’était le passeur, celui qui permet de faire le pont entre ce lieu et nous, les spectateurs. D’ailleurs, il parle du pont : un paysage qui est traversé par une vallée et ses deux versants. Un pont les relie. C’est une allégorie pour moi. Quand j’ai tourné ça, j’étais dans la voiture, au fond de la voiture, et je me suis dit : « C’est formidable, ça, par exemple… ».

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