Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / Geste quotidien / Quartier de Sainte-Walburge : journal de travail / Page 13 : Premières images chez Cathy, Joël, François et Emma

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Cet article fait partie du journal de travail de l’atelier Vues Liégeoises dans le quartier Sainte-Walburge commencé fin janvier 2008.

Vendredi 18 juillet

Depuis Véronica il y a plus d’un mois, nous avons eu d’autres occasions, d’autres rencontres, des rendez-vous avortés d’une part, des hasards précieux de l’autre. C’est le génie de la ville de brasser tous les possibles et notre ténacité de les saisir quand ils surviennent. J’espère ainsi que l’équipe de Des Images : Delphine, Laurent, Lionel, Emmanuelle et depuis peu Dominique, prendront prochainement l’appareil photo, le crayon du dessin ou simplement la plume pour enchérir mes mots et tenir à jour ce journal de travail.

Ce vendredi, en début d’après-midi, j’avais convenu de rendre visite au voisinage de Véronica et plus précisément à Joël et Cathy. Cathy avait lu la page 12 de ce journal et m’avait déjà signalé qu’elle utilisait bien la cuisine-cave chez elle, à l’inverse des autres de la rue. Depuis un mois, ils possèdent à leur tour l’une de nos caméras en prêt et il était temps d’en savoir plus et de les visiter. Laurent et Delphine m’ont rejoint dans la foulée et ensemble, nous avons regardé sur la télé familiale les premières images tournées par François, 14 ans, et Emma, 17.

Qu’est-ce qui décide un lundi de juillet de presser le bouton rouge de l’appareil et se lancer dans l’aventure ? Deux chatons abandonnés qui profitent de la bordure du trottoir pour se chamailler. Emma fixe les deux animaux dans le viseur et zoome pour finalement montrer leurs crocs briller devant nous. Le plan dure jusqu’à ce que panotant vers la droite, nous découvrons Joël et Cathy assis sur les marches de la maison, silencieux, le sourire au coin des lèvres. Un premier mouvement de caméra : un premier rapport entre quelque chose qui est regardé et ceux qui regardent. Dans l’entre-deux : la légèreté du jeu.

Cathy fait ainsi balancer un long collier devant les deux bêtes qui se figent, hypnotisées par le va-et-vient des pierres brillantes. Le plan recadre la scène, laissant un instant le regard amusé de Cathy invisible à l’image. Joël, un peu plus loin, observe. Emma lui demande à son tour d’attirer les chats. Il s’approche doucement, à genoux, pour tendre une feuille morte, remportant moins de succès. Emma saisit peu après le regard perplexe d’un des deux matous.

Un deuxième plan succède à celui-là, démarrant de nouveau sur les chats jusqu’à ce qu’Emma laisse résonner le quartier qui l’entoure, ouvrant le plan en grand sur les arbres de l’autre côté de la rue, faisant pivoter la caméra complètement pour découvrir un coin du parc de la Paix, revenir sur le trottoir désert de Thier Savary et terminer par la fenêtre ouverte de la cuisine-cave où Cathy prépare le repas. Un premier geste pour filmer de face sa propre mère, depuis le dehors vers le dedans de la maison, hésitant encore et finalement, le bouton d’arrêt de l’enregistrement met fin à la scène.

Sur la bande, le deuxième acte débute, à l’intérieur de la maison. Un moment de repas. C’est François qui tient la caméra pour enregistrer la tablée et l’invité du jour. Très vite, je sens que la conversation ne l’intéresse pas, qu’il ne cherche pas à encadrer l’homme qui parle. Le plan dure quelques minutes et sans peut-être y réfléchir, François tourne autour de la table et s’arrête deux fois, plaçant instinctivement les protagonistes au deux tiers de l’image. Nous découvrons au passage Emma par qui le plan se termine. La caméra est déclenchée une seconde fois au moment où elle se saisit du programme du cinéma.

La scène est brève mais elle indique la logique à l’œuvre : un plan d’ensemble pour présenter les acteurs et ensuite un cadre moyen resserré sur une action possible, exactement comme le langage classique du cinéma l’exigerait. Etant ici dans le plus pur hasard du reportage, cela ne débouche pas sur quelque chose : pas de chat qui surgit soudainement pour déchirer le journal par exemple. Ce n’est certes pas pour cette fois-ci mais l’attention est là.

Surtout, ce que les images disent et que nous spectateurs ne pouvons manquer de pointer, c’est cette confiance réciproque de chacun pour chacun, le regard de Cathy et Joël dans les plans, la façon de ne pas jouer pour la caméra mais avec elle et l’ineffable sentiment de lien à l’œuvre entre tous. La cuisine-cave est tournée vers le trottoir - la fenêtre est ouverte sur les voisins qui ne manquent pas de se signaler – et, avec ces quelques plans, nous venons de la rue pour peu à peu partager cet espace et les gens qui s’y trouvent. C’est modeste bien sûr mais la démarche est juste.

Nous embrassons tout le monde et promettons de revenir dans une semaine pour filmer ce plan sur le pas de leur porte, afin de répondre de loin en loin à Véronica qui s’était présentée de la sorte au mois de mai. Inventer un dispositif où les habitants du quartier apparaissent à égalité les uns des autres et confirmer là le possible devenir cinématographique de chacun, c’est l’un des piliers de notre atelier itinérant.

Emmanuel Massart

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