Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Geste cinématographique / En quête de personnages / « Kes » de Ken Loach : Billy accède à la parole

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

D’abord il y a cette image tirée de Kes pour illustrer le programme du cinéma où est projeté le film. L’œil d’un jeune garçon fixe intensément un faucon perché devant lui. C’est cette passion adolescente-là qui m’a décidé. Le résumé, lui, insiste quant au fait que le cinéaste, Ken Loach, possède une forte fibre sociale focalisée cette fois sur le début des années 70 dans le Nord minier de l’Angleterre. Bref, un film sur les classes populaires qui vivent dans la misère. L’image parle de relation individuelle, de ce qui se noue envers et contre tout ; le texte, d’arrière fond collectif qui accroche aux semelles.

L’un et l’autre se télescopent d’emblée au tout début alors que Billy traverse le paysage pour rejoindre la ville. Au fond : les usines, dans un plan que ne renierait pas La fleur maigre de Paul Meyer. D’autant plus que l’adolescent revient très vite sur place s’asseoir pour lire un illustré, une histoire de super héros. L’enfance face au monde adulte. La question de Kes, c’est : « Entre, quel passage ? »

Il y a l’école miroir de la société : mécanique dérisoire et cruelle de la collectivité. Billy subit ses camarades et les professeurs tout comme plus largement dans le film, il traîne sa condition modeste soulignée par une mère et un frère qui chacun à leur manière ne pensent qu’à sauver leur peau de working class. En cela, Kes est un film social. Sauf que la force de ce film est justement de ne pas être un film social, de s’en moquer presque.

L’école est un miroir que Billy brise lors d’une séquence magnifique où il accède à la parole, transformant la classe en scène et les autres élèves en public captivé. Il emmène tout le film d’un coup, un seul, depuis l’intérieur de l’image. C’est le récit par lui-même d’un garçon qui découvre l’intensité de son regard sur le monde – ici le monde est symbolisé par un faucon.

Billy a décidé de dresser un bébé faucon seul, par la simple lecture d’un livre. Il a appris là la précision des gestes et des mots, comment dans la durée une confiance s’installe avec ce qui n’était pas connu. Il a appris à mettre en scène cet apprentissage, de dérouler la corde par laquelle il retenait l’animal pour un beau jour la lâcher dans l’espoir que l’autre ne s’en irait pas. C’est cette intensité-là qu’il transmet au reste de la classe où d’habitude il demeure renfrogné. C’est de l’accès à la singularité dont il témoigne – Je parle - et forcément, cet imaginaire qui se transmet a valeur d’universel, soupir silencieux d’être enfin quelqu’un, qui raconte une histoire comme tout le monde. Kes n’est pas un film social parce qu’il y a de l’imaginaire qui s’invente, un individu qui s’élabore. Kes devient enfin un film de cinéma.

Le social fige – un pauvre est un pauvre. Le cinéma met en mouvement – un pauvre n’est pas un pauvre d’esprit.

Billy fait le récit de lui-même devant les autres, note au tableau les mots appris par le livre en inversant au passage la relation entre l’élève et le prof qui découvre lui même ce vocable. Le film a basculé. Ce que le jeune homme a gagné du faucon : une certaine science du corps, une manière de se mettre à la bonne distance de l’autre et du monde. Il expérimente dès lors sans l’aide de l"animal alors que son frère le guette pour le rosser dans l’enceinte même de l’école. Billy se faufile pour se dissimuler, bascule le long d’une barre sous le regard étonné d’une élève – premier regard de désir féminin -, passe des toilettes à la cour pour se terrer dans une pièce de machines et s’assoupir. Il était acteur par la parole, il l’est dorénavant par le geste.

Cette échappée se clôture quand il passe auprès du conseiller d’orientation. Il n’a rien à répondre face aux questions – si ce n’est qu’il ne veut pas être mineur comme son frère. Il ne dit rien, n’a pas de discours supplémentaire à son récit singulier. Il n’embrasse pas un message politico-filmique pour spectateur culturel – « Nous valons mieux que ce que la société pense » - il dévie, évite, tient la poignée de la porte, s’échappe finalement de nouveau. C’est le sens de ces personnages profonds croisés encore récemment dans La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche : échapper au sens prévu, échapper au film de départ, échapper à sa condition.

Se tenir tel un poing fermé qui ne dit rien d’autre que sa présence, solitaire et pourtant rattaché au monde. Comme le dit le professeur admiratif, c’est comme si le silence se faisait tout autour du faucon quand celui-ci vole. C’est comme si un personnage n’était personnage qu’à nous faire rentrer dans cet intervalle où l’étiquette psychologico-sociale disparaît enfin et avec elle tous nos fantasmes faciles de spectateurs bavards qui savent. Eh bien, non, le spectateur de cinéma est fait de dénuement et de modestie face aux images. Il ne sait pas. Il ne sait rien. Il a cru savoir. Il n’en a gardé que la croyance, croyance complètement passée du côté du personnage de Billy.

En faisant confiance à son personnage, en lui donnant les clés du film, Ken Loach nous libère également de devoir connaître les intentions de l’auteur. Il nous débarrasse de la culture, de ce petit jeu de qui est le plus malin à comprendre ce qui se passe dans les images, celui qui les fabrique ou celui qui les reçoit. Si nous croyons à Billy, c’est d’abord parce que le réalisateur est persuadé que ce type qu’il filme et qui ne paraît pas grand-chose pourra emporter l’histoire entière – Je raconte - et sa propre condition laborieuse. Pas d’acteur professionnel ici, les gens amènent d’abord ce qu’ils sont : une dégaine baraquée, leur accent du Nord, la sécheresse des visages.

C’est ce mouvement qui porte Kes : du dedans de ce qu’ils sont vers le dehors de ce qu’ils peuvent devenir parce qu’ils sont filmés.

Répondre à cet article