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Le premier film que j’ai vu est Face Mania (1997). Il retrace l’histoire de Lena Constante. Cette femme fut arrêtée en 1948 par les services secrets roumains pour espionnage et trahison. Elle signa sous la torture des documents l’inculpant elle ainsi que Lucretiu Patrascanu, ancien premier ministre de Roumanie. Ce dernier fut condamné à mort, tandis que Lena Constantine écopa douze années de prisons dont huit d’isolement.

Thomas Ciulei décide de rencontrer cette dame qui est également écrivain. Il lui propose de faire un film documentaire sur son histoire. La démarche était à la base proche de celle que Rithy Panh appliquera dans S-21, la machine de mort Khmère rouge . Il aurait donc été question de se rendre avec Lena sur les lieux de son enfermement. Ils commencent à tourner le film mais un problème se pose très rapidement. Lena Constante vit très mal ce retour sur les lieux du drame et ne peut continuer le film de cette manière.

Ciulei est obligé de repenser le film. Il décide de tourner chez elle. Elle nous racontera alors son histoire depuis sa chambre dans son lit. Par intermittence, viennent se glisser les images des lieux qu’elle évoque. Ils sont généralement vides. Le fait de maintenir Constante dans sa chambre avec des cadrages souvent serrés participe au fait d’éprouver cette sensation d’enfermement qu’elle a connu il y a soixante ans. De plus, le fait d’avoir ses mots qui se posent sur les lieux vides provoque une énorme puissance d’évocation. Situation toujours difficile de devoir repenser son film juste avant le tournage. Mais grâce à cet aléa, en respectant les difficultés éprouvées par Lena, il a pu donner une nouvelle dimension à son film qu’on n’aurait sûrement pas retrouvé si il était resté sur sa première idée.

Face Mania est avant tout un film sur la parole. Celle d’une femme qui purge par ce biais les années les plus atroces de sa vie. Cela est d’autant plus fort que nous apprenons que ce sont les mots qui ont sauvé Lena Constante de la folie. Elle était parfois hantée par des visages inquiétants qui lui faisaient perdre la raison. Et c’est par le biais de poèmes qu’elle écrivait dans sa tête – si on peut dire – qu’elle a pu exorciser ses démons.

Je m’attarderai encore sur un autre film de Thomas Ciulei, son dernier en date. Le pont des fleurs (2008), c’est ce qui relie la Roumanie et la Moldavie. Le cinéaste quitte cette fois la terre roumaine –où il a réalisé tous ses films- pour se rendre dans ce pays ami des roumains qu’est la Moldavie.

Costica possède une ferme dans un petit village reculé. Sa femme est partie clandestinement en Italie pour trouver du travail et par conséquent améliorer les conditions de vie de leurs trois enfants. Le père se trouve donc confronté à devoir gérer la ferme ainsi que ses trois enfants.

Ciulei tourne toujours en pellicule ce qui l’oblige penser le film à l’avance vu son coût. En effet, le numérique est un outil technologique puissant. Il a permis de démocratiser la pratique du cinéma. Mais il a également ses effets pervers. Avec une caméra de ce type, on filme autant qu’on veut puisque le coût des cassettes est dérisoire. Trop souvent, le réalisateur entre dans une logique de flux. Il filme tant qu’il peut, à tout va. Ensuite, il se pose les questions lors du montage et tente de recoller les morceaux du mieux qu’il peut. Ciulei ne fait pas partie de ceux-là.

C’est un cinéaste de la maîtrise. Il est impossible pour lui d’entrer dans une démarche de cinéma vérité. Cette situation lui est trop angoissant. J’aurais l’impression de toujours courir après quelque chose dit-il. Ce qui ne l’empêche pas d’admirer le travail de Jean Rouch qui selon lui est le seul à réussir ce genre film . Il a besoin de penser son film en amont. La pellicule, ça ne se gâche pas. Cette manière d’appréhender le cinéma confère au film un caractère fictionnel. On notera par exemple une utilisation régulière du champ / contre-champ ou encore un cadrage toujours très précis. Alors que les difficultés de la vie quotidienne pourraient très vite dévier vers une exacerbation du pathos, la maitrise et la mise à distance induite par Ciulei place le spectateur dans une logique réflexive.

Dans le cas de son dernier opus, il a fait le choix de partager la vie quotidienne de cette petite famille pendant plusieurs mois. Le cinéma de Thomas Ciulei se base souvent sur l’observation. Il regarde et puis repère les choses qui l’intéressent. Ensuite, il discute de la mise en scène avec les protagonistes, pour finalement rejouer la scène face à la caméra. Les sujets filmés contribuent donc pleinement à l’élaboration de film. Ils participent à la mise en scène et deviennent de véritables acteurs de leur propre histoire. Ils posent leurs limitent tout en parlant de leurs envies.

Le personnage central est la figure absente du film : la mère. Jamais nous ne la verrons, ni dans le film ni par le détour d’une photo. Malgré cela, tout tourne autour d’elle. Toutes les scènes sont tournées dans ou autour de la maison. Cela a pour effet de souligner et de nous faire éprouver son absence. Il y a le père qui se trouve contraint de gérer la ferme mais également la maison et les petits tracas du quotidien. A ce titre, on retiendra par exemple la première scène du film où le fils est atteint d’une maladie qui lui donne plein de boutons. Nous le voyons couverts de boutons et son père qui le soigne par un liquide bleuté qui donne une dimension comique à la scène. Thomas Ciulei n’est pas dénué d’humour. C’est assez récurent chez lui et cela permet de faire contre-point à la rudesse de la vie quotidienne. Dans son cinéma, on ne rie pas des gens mais on rie avec eux. C’est une différence fondamentale, me semble-t-il, qui permet de créer une sensation de lien intime entre les protagonistes et les spectateurs. Il faudra attendre la fin du film pour enfin entendre sa voix par téléphone. Les nouvelles ne sont pas spécialement bonnes. Sa régularisation est au point mort. Elle nous apparaîtra assez froide avec ses enfant. Mais elle tente tant bien que mal de maintenir sa position de mère en parlant de l’école, qu’ils doivent faire mieux pour réussir.

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