Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Samedi 18 octobre

Cela fait quelques temps déjà que ce journal n’a pas été complété. Le travail dans le quartier a continué sa route depuis juillet et moi de visiter les deux familles avec qui je travaille, Véronica d’une part, Joël et Catherine d’autre part. Ca a été les grandes vacances et trouver des dates accordant chacun n’a pas été aisé. Véronica surtout a été fort absente, remettant à plus tard cette soirée que nous avons prévu pour regarder les photographies qu’elle prend de temps à autre du quartier, en conduisant Suzanne à l’école par exemple.

Avec Joël et Catherine, nous avons visionné leurs premières images, réalisées en fait par Emma la fille de la maison, 17 ans, de la timidité dans la conversation mais une belle manière d’approcher les uns et les autres avec la caméra. Il y avait d’abord un chat errant filmé depuis la fenêtre donnant sur le trottoir, prétexte à mobiliser tout le monde pour essayer d’apprivoiser la bête.

Un dimanche il y a peu, j’ai pu découvrir une scène de film à part entière : Catherine sortant de chez elle pour remonter quelques maisons et sonner chez une vieille dame italienne. Il s’agissait de régler un problème de facture d’électricité auquel la dame n’entend pas grand-chose. Mais une fois l’argument envoyé et le coup de fil donné, démarre une discussion autour du café préparé à l’italienne, et Emma de cadrer et recadrer, cherchant la bonne distance, cherchant le bon angle, trouvant spontanément à se poser entre les deux femmes, la cuisinière pour chauffer l’eau, au fond de la pièce.

Nous y reviendrons pour un travail de sous-titrage car même si la scène est belle, entre petit programme de fiction – Prends ta caméra et viens, filme-moi allant au dehors… - et instants de rencontre, je ne comprends pas l’accent de la voisine sans l’aide de Catherine. Ce premier travail se double de la préparation d’un second… où il s’agit ni plus ni moins cette fois de transformer la famille en petite machine de guerre cinématographique : Joël, Catherine et Emma flanqués du plus jeune, François, 14 ans.

Catherine m’a confié plusieurs fois qu’elle voulait profiter de notre atelier pour prendre un autre café, plus conséquent cette fois, avec une autre voisine de la rue, une dame assez âgée qui vit à Sainte-Walburge depuis toujours, véritable mémoire orale que la vieillesse menace de disparition. Il s’agit de se mettre à l’écoute d’une parole afin de la conserver au sein de la communauté des habitants, geste éminemment cinématographique.

Je suis donc venu récemment avec Manue pour préparer cette scène et armer François d’un enregistreur son en bonne et due forme, donner l’un ou l’autre conseil à Emma pour la caméra et répéter quelque peu, nous asseyant à la table en face de Joël et Catherine, en situation. Ici, ce sont les enfants qui filment et les parents qui jouent devant la caméra. Bref, un grand plaisir une fois de plus d’être avec eux et la promesse de découvrir bientôt – rendez-vous doit être pris avec la voisine pour le tournage – un entretien à propos des mille et un méandres de la longue histoire du Thier Savary et de ses habitants, modestes récits populaires et ambitieuse envie de tenir quelque chose de commun entre les mains.

En regard de ce travail en cours, Dominique a construit des choses avec Marc cet été, le filmant dans un premier temps alors qu’il se faisait le guide des lieux qu’il affectionne, lui passant l’appareil dans un second temps pour le laisser réaliser ses propres images, images que je n’ai pas encore découvertes… Tout ceci nous permet d’avancer même si le rythme n’est pas celui espéré, même si notre travail s’enlise parfois par manque de temps, par la difficulté également de cerner certains enjeux. Prochainement, le projet sera rediscuté au sein de l’association afin de le recontextualiser et lui donner des objectifs plus précis, à même de permette à tous les gens qui y travaillent de mesurer le travail à faire. A suivre.

Cela n’enlève pas le plaisir de toute manière de marcher sur les versants de la montagne Sainte-Walburge et de continuer à faire des rencontres. Ainsi, suivant ma volonté de faire entrer des regards dans l’espace du quartier, partageant points de vue et questions, j’ai proposé à une amie photographe, Brigitte, de m’accompagner récemment.

C’est ainsi que remontant du côté de la rue des Tawes, nous nous sommes arrêtés au niveau d’une maison pareille aux autres, construction ouvrière en briques rouges banales. L’homme était sur le pas de sa porte et nous l’avons salué. Brigitte s’est approchée pour noter le grand nombre de bacs encore fleuris aux fenêtres, colorant la façade joyeusement.

Le vieil homme a ri avant de nous expliquer le soin à apporter à ces protégées, le jardin qu’il soigne quotidiennement, combien de litres d’eau, les saisons qui passent. Voyant l’appareil de Brigitte, il a sorti un vieux Contax et une cellule calculant la lumière, vieil héritage dont il ne sait que faire, ni comment l’utiliser. La cellule est ainsi conservée dans une gaine de cuir marron, comme ces objets précieux venus de loin et qui ont gardé une présence mi-affective, mi-étrange.

Il a eu ce geste magnifique enfin de désigner depuis sa porte, le fond du salon, nous invitant à pénétrer du regard à l’intérieur. Ma femme est morte il y a longtemps, savez-vous. Mais, elle est toujours là. Curieux, nous avons jeté une œil pour apercevoir au-dessus du canapé une peinture un peu jaunie rappelant la pose concupiscente de l’Olympia de Manet, une femme dénudée regardant vers nous. Ma femme était une prostituée de luxe. Elle en a gagné des sous avant de tout dépenser, achève-t-il d’un sourire.

Je ressens à nouveau cette possibilité dans l’air d’une histoire à raconter, d’une invitation à y revenir, de la capacité de chacun à se faire corps et récit, invention de soi dans la relation avec les autres. Cette maison coincée comme tant d’autres dans cette rue en pente, si bruyante à chaque fois que les pavés annoncent le passage d’une voiture, cette maison aux fleurs bravant le léger froid de cette fin d’après-midi est comme la promesse d’un point de vue à déployer sur le quartier et au-delà.

Je sers tout comme Brigitte la main du vieil homme. Je lui dis que nous reviendrons, que nous venons dans le quartier régulièrement, rencontrant ses habitants, dans la volonté de travailler avec eux. Il sourit une dernière fois, Eh bien, ça va.

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