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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By / 02 - Christiane Perret-By : le grand-père et le Sicilien

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Cet article fait partie du grand entretien n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

A côté de ça, les récits de mon grand-père ont toujours été gravés en moi. Ils parlaient des mineurs, de la condition des ouvriers. Mon grand-père n’espérait qu’une chose, c’était que les rouges débarquent. Il disait toujours : « Vous verrez quand les rouges débarqueront ! » Il faut replonger cela dans le contexte de l’époque. Il faisait un peu peur parce qu’autour de moi, ce n’était pas vraiment cet esprit-là. On était plutôt petits-bourgeois. Lui était très marqué par tout ce qu’il avait vécu étant jeune. Son père était mineur. Lui ramassait avec sa mère les gaillettes sur les terrils. Il épargnait sou après sou. Il racontait qu’il avait des bas de laine. C’était poignant ce qu’il me racontait.

Moi, j’étais dans un autre monde. J’écoutais cela comme « Germinal » de Zola. Mais je le vivais pleinement parce que c’était mon grand-père et je l’admirais. Ce qu’il disait, cela devait être vrai. Je ne pouvais pas le mettre en doute. Par contre, ma mère, qui était née dans le Borinage, avait, elle, toujours voulu se sortir de cette condition. On avait l’impression qu’elle traînait cette misère derrière elle, misère dont elle voulait se défaire. Ce pourquoi nous étions partis à Cannes.

Jusqu’à 15 ans, vivant dans cette famille-là, tu ne baignais pas dans un environnement de fils d’ouvriers, d’Italiens ?

Oui et non. A l’école, il y avait de tout. Des filles de notables, des filles d’ouvriers. Mais j’étais dans une section où les élèves se destinaient à la vie de bureau.

Rencontrant Paul Meyer, quelle idée avais-tu du monde ouvrier ?

Une idée vague. Petite, je me souviens avoir rencontré des mineurs dans la rue. Des gens très sales, des hommes noirs. Les hommes noirs. Ce qui me frappait, c’était leurs yeux maquillés de charbon qui ne partait pas, même les jours de fête, même endimanchés. Ils avaient toujours leur regard cerné de noir. Mais, ce n’était pas mon monde. C’était à côté.

Je savais que cela avait été mon monde par mon grand-père : Nous, on a été pauvres. Lui avait eu l’impression de sortir de cela en faisant ses primaires pour devenir métallurgiste. Il avait suivi des cours du soir pour être tourneur. Il avait eu du mérite mais il ne reniait pas ce passé.

Evidemment, je n’avais pas d’idée politique. Je ne comprenais strictement rien à tout cela. Je ne savais même pas qu’il y avait une droite et une gauche à cet âge-là. Ce n’est qu’en philo au lycée que j’ai pu apprendre. Mais à cette époque, Paul Meyer était déjà passé.

As-tu saisi rapidement ce dont il en retournait dans le film ?

Quand il a dit ce qu’il attendait de moi, je suis presque partie en courant. Il m’a dit : « Ecoute. Voilà : tu vas jouer le rôle d’une jeune fille dans un bal, qui trouve un jeune homme mignon, qui l’aguiche et qui l’invite à danser. Elle le taquine. Elle le charrie. Elle lui dit : Oh, tu ne parles pas français. C’est bien embêtant. Etc. Lui est conquis par cette jeune fille qui l’invite à danser, qui lui fait des grands sourires. Mais quand il se fait plus pressant, elle l’envoie balader. Elle part avec un autre. Elle lui dit : Tu n’as rien compris. Ce n’est pas ça. »

En fait, j’étais assez atterrée qu’il me demande de jouer un tel rôle. Tu es la première personne à qui je confie cela, hormis une lettre écrite en 2005 à Paul, avant qu’il ne meure, où je lui expliquais comment j’avais vécu ces moments-là.

Quand j’étais gamine, je vivais à Jemappes. J’avais 12 ans à l’époque. J’étais suivie dans la rue par un jeune garçon sicilien qui me harcelait un peu. Il était pas mal derrière moi. Je le croisais souvent. Au début, j’étais assez irritée. Il me tirait les cheveux. J’avais une queue de cheval. Il voulait que je le remarque. Il parlait de moi à mon frère. Ce qui fait qu’on en parlait à la maison. Il t’aime beaucoup, tu sais. Il faudrait quand même que tu lui parles un petit peu. J’étais consternée. J’avais 12 ans. Ce garçon, qu’est-ce que c’est ? Il avait des culottes courtes. J’avais des jupes plissées et des chaussettes.

Il avait quand même fini par capter mon attention. Il avait un regard qui me troublait beaucoup. A 13 ans, je me suis mise à fantasmer sur ce garçon. Le rencontrer dans la rue était un vrai bonheur. Naturellement, je ne le montrais pas. Je baissais les yeux à son passage. C’était des rencontres fortuites qui étaient formidables. Sans que rien ne se passe. Il était intimidé aussi, quand même.

Un jour, il y a eu une fête. C’était un mardi de Pâques. On a brûlé les bosses des gilles et on s’est retrouvés par hasard à se tenir la main lors d’une farandole. C’était formidable. La farandole s’est brisée. Nous nous sommes parlés avant de nous quitter. Ca y est, ai-je pensé. Le contact était établi. J’avais 14 ans.

Nous continuions à nous croiser dans la rue. On se disait « Bonjour » en rougissant timidement. Un jour, à la sortie de l’école, j’étais avec une amie que j’aimais beaucoup. Je le vois surgir à vélo et je le salue, contente. Elle me dit : « Ne lui parle pas. » « Pourquoi ? » « Parce qu’il m’embête. » Elle se faisait des idées. Elle croyait que c’était pour elle. Ce n’était pas pour elle, c’était pour moi. Nous sommes parties ensemble, toutes les deux, jusqu’à se séparer et s’en aller chacun de son côté.

Et il suit cette copine et pas moi. Là, le ciel m’est tombé sur la tête. Je ne me suis pas encore remise. Je ne comprenais pas que cela durait depuis deux ans et qu’à présent que le contact était établi, il me jouait un tour pareil. C’était un Sicilien et ma mère m’avait défendu de lui adresser la parole. Je transgressais son autorité… J’étais déjà rebelle. Mais j’ai vécu là ma première trahison. Je m’étais faite un cinéma dans la tête : il ne me devait rien dans les faits.

Quand Paul m’a dit que j’allais jouer ce rôle, qui était complètement à l’inverse de ce que j’avais vécu, j’étais complètement révoltée. Pourquoi voulait-il me donner ce rôle-là alors que moi, c’était tout le contraire ?

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