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Accueil du site / L’association / Archives / La prévention jeunesse aux environs de Verviers / Le rapport de prévention générale « Paroles des jeunes » / Entretien réalisé pour la conférence de presse « Paroles des jeunes »

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Dossier de presse à l’occasion de la conférence de presse du 10 décembre 2007 marquant la sortie du rapport « Paroles de jeunes 2007 » et distribué avec le rapport lui-même.

La première partie, « Le contexte du projet » explique sous forme de questions/réponses le projet. Les deux secondes, « Le rapport »Paroles des jeunes«  » et « Des pistes de prévention », constituent un entretien réalisé avec l’auteur du rapport, Emmanuel Massart.

LE CONTEXTE DU PROJET

Qu’est-ce que le projet « Paroles des jeunes » ?

C’est un projet élaboré dans le cadre de la politique de prévention générale de la Communauté française à destination de notre jeunesse. Là où l’on parle beaucoup de la jeunesse soit comme d’un danger quand il s’agit de faits divers, soit comme d’une catégorie sociale à intégrer dans le marché du travail, notre point de vue privilégie l’écoute, le travail de construction de sens, la réflexion commune et donc un dialogue fondé sur un engagement réciproque.

Qu’est-ce que la prévention générale ?

Notre projet et nos partenaires ne créent pas de dialogue avec les jeunes parce qu’ils posent un problème à la société mais simplement parce qu’il s’agit d’une tâche essentielle : permettre à chacun de trouver sa place, nommer ses difficultés, comprendre ce qui lui est différent, permettre une relation forte avec le monde dans lequel il vit. La jeunesse vit des difficultés tantôt collectives, tantôt personnelles mais elles doivent être comprises dans un contexte social plus large.

La prévention générale pose une question simple : Les jeunes sont-ils à égalité avec la société qui les entoure ? Et si non, comment et pourquoi ? C’est l’objet de notre rapport.

Qui sont les partenaires du projet ?

C’est potentiellement toutes les structures et personnes qui dans leur travail quotidien ou dans leur mission rencontrent des jeunes, même le plus simplement du monde. Nous comptons dans le projet des écoles, des structures spécifiques comme les aides en milieu ouvert (AMO) qui font de la prévention sur le terrain, des maisons de jeunes, des communes, des mouvements de jeunesse, des plannings familiaux… Le dénominateur commun est l’envie de saisir un peu mieux les réalités vécues, de les partager, d’élaborer un programme coordonné de prévention et derrière, d’interpeller le pouvoir politique et le citoyen.

Il y a quantité de rapports, statistiques, études sur la jeunesse. Quelle est l’originalité de votre rapport et son intérêt au sein de « Paroles des jeunes » ?

Il ne s’agit pas d’une étude statistique de plus. Il en existe déjà un certain nombre comme vous le remarquez justement et nous-mêmes avons produit ce type de travail il y a un an. Le problème avec les statistiques est qu’elles font entendre des moyennes prédéfinies et non pas des paroles singulières. Elles se font à distance des jeunes également – par téléphone, par questionnaire - alors que la prévention consiste à travailler avec les jeunes, directement. Ce rapport est donc subjectif mais nécessaire pour nous permettre de faire entendre ces paroles, comprendre les conflits et développer un programme de prévention.

Nous avons ainsi confié à Emmanuel Massart cette tâche délicate de mêler travail de terrain, écoute et réflexions personnelles. Il a arpenté plusieurs mois la région, bénéficié de l’aide des partenaires pour discuter avec des jeunes. Habituellement dans les études, on est pressé… On n’a pas le temps parce que l’on veut obtenir un grand nombre de réponses. Nos rencontres ont pris le plus souvent deux heures avec chaque personne ou groupe de jeunes. Qui prend le temps aujourd’hui de parler deux heures avec un ado ? Notons que sur plusieurs mois, cela fait quand même plus d’une centaine d’ados. Ce n’est pas mal.

L’auteur du rapport, Emmanuel Massart, a essayé de comprendre non pas quelques phrases rapidement notées mais l’univers qui se déroule dans une conversation. Ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est un travail d’ethnographe, non de statisticien.

LE RAPPORT « PAROLES DE JEUNES »

Votre rapport cherche à mettre en évidence des paroles singulières. Qu’est-ce que cela signifie ?

Le rapport est élaboré, soutenu, relancé par un grand nombre de paroles reprises çà et là de mes discussions avec les jeunes. Il y a précisément 96 paroles individuelles qui n’apparaissent d’ailleurs jamais telles quelles mais qui sont remises en contexte. C’est une manière d’affirmer mon point de vue subjectif et mettre en garde le lecteur de ne pas prendre les mots aux pieds de la lettre, de les resituer. Si un jeune dit : Les Arabes doivent rentrer chez eux, mon travail n’est pas de le convaincre du contraire mais de comprendre ce qui se joue derrière cette phrase, là où ça coince. Or, notre société fait exactement le contraire. Elle ne cherche pas à comprendre. Elle juge et c’est souvent en défaveur des ados. Il vaut mieux dès lors qu’ils se taisent et c’est régulièrement ce qu’ils font sur les grands sujets que nous leur imposons.

Vous pouvez nous donner des exemples afin d’y voir plus clair ?

Cela peut apparaître lors d’un ciné-club autour d’une « Vérité qui dérange » d’Al Gore. Ce film est en fait une leçon d’écologie que le jeune doit apprendre, une responsabilité de plus concernant la planète alors que ce dernier essaie avant tout d’avancer dans son propre quotidien. J’ai vu un débat où le seul ado qui ait oser prendre la parole pour dénoncer la faiblesse des réponses adultes face au réchauffement de la planète s’est fait vertement remettre à sa place. Les cinquante autres jeunes qui étaient venus sont restés tous silencieux. Ou lors d’un voyage intergénérationnel, les adultes cherchaient le contact avec les jeunes mais en leur faisant visiter un camp de concentration ou une institution européenne. Qu’est-ce que ces jeunes peuvent dire d’eux-mêmes, de leur quotidien, face à cette grande histoire ? Ces deux fois-là, j’étais venu entendre des jeunes et j’ai surtout remarqué que les adultes empêchaient leur parole.

Finalement, votre rapport ne parle pas spécifiquement des jeunes mais de leur relation aux adultes ?

C’est exactement cela. La prévention selon moi ne doit pas isoler les jeunes comme un public à part mais au contraire les mettre à parts égales de l’adulte avec qui ils se confrontent. J’ai été frappé régulièrement par des paroles lucides même si il y a une difficulté à dépasser le simple vécu. L’un des moments marquants de mon rapport était une discussion avec un ado qui a joué dans un film de prévention contre l’extrême droite. Il aurait dû pouvoir retirer un grand bénéfice de cette expérience… Je commence la discussion : - Pourquoi as-tu fait ce film ? – Pour que ça ne revienne pas. Une jeune fille remarque que ce sont les Arabes aujourd’hui qui sont visés. Il enchaîne : Oui, mais ça va dans les deux sens. Et ce sont les Arabes les pires. Car ils savent qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent ici. Pas comme chez eux. Ils devraient respecter nos lois ou alors, rentrer chez eux. En deux minutes, ce jeune avait révélé deux paroles : celle que l’adulte de la prévention veut entendre et celle qu’il voit comme une mauvaise parole et qu’il va combattre.

Votre objectif est-il de pointer des contradictions dans le rapport entre adultes et ados ?

Nous pouvons aller plus loin. Ce jeune-là pourrait démontrer l’inefficacité de l’expérience qu’il a vécu mais ce n’est pas encore une parole singulière, ce n’est pas encore lui personnellement qui parle. J’ai du temps. On continue la discussion… A un moment, il me confie : Mes parents disent qu’à 40 ans, on a tout vécu. Il ne reste alors que de l’ennui. Là, il parle de sa propre histoire, de son quotidien. Il nomme ce qu’il vit. Je lui demande alors : - A quoi ça rêve un adulte ? Il me regarde sans voix : - Aucune idée. Qu’est-ce que ce jeune peut vivre si la société ne vit rien elle-même… Ce n’est qu’après que cela devient la faute de l’autre.

Si l’on voit le jeune seul, on ne peut pas voir notre propre responsabilité.

DES PISTES DE PREVENTION

Vous pointez dans votre rapport des problèmes dans la relation entre adultes et jeunes. Quelles sont les pistes que vous proposez ?

Dans le rapport, je prends le temps nécessaire pour décrire les deux mythes de la jeunesse que la société construit : le jeune pur, désexualisé, respectueux,… qu’il faut protéger d’une part et d’autre part, le délinquant potentiel, prêt à déborder, consommant sûrement des films pornographiques,… Celui qu’il faut éliminer. Dans l’espace public, l’un se balade de magasin en magasin avec ses sacs sous le bras pour montrer qu’il consomme, qu’il est comme tout le monde. L’autre traîne en bande et squatte l’arrêt de bus, le centre commercial,…Il faut d’abord réintroduire de la complexité et cela demande de prendre au sérieux nos vies. Construire des projets avec les ados ne se fera pas avec comme thème des grands sujets abstraits, hors d’atteinte, mais « ici et maintenant », là où les gens sont.

Pouvez-vous donner un exemple ou l’autre ?

L’on parle toujours d’éduquer les jeunes au génocide juif pour que « cela ne revienne pas » comme je l’ai dit tout à l’heure mais ce n’est pas leur histoire, ce génocide. C’est celui de leurs aînés. Si l’on va à Auschwitz, l’on dit implicitement au jeune que l’on ne peut pas travailler au présent, que ce qu’il vit ne raconte pas une histoire digne d’intérêt, qu’il faut sans cesse en revenir au passé pour apprendre quelque chose. Or ces jeunes demandent des choses vraies, sous-entendu des choses qui leur arrivent. Pourquoi ne pas aller jeter un œil du côté d’Anvers, aller sur le terrain, discuter avec les gens à Borgerhout, marcher dans les rues et sentir où se situe cette lame invisible du rejet de l’autre, ici et maintenant.

Vous êtes contre l’enseignement du passé ?

Je ne suis pas contre le fait d’enseigner le passé, mais pas si cela se fait au détriment du présent. Dans le rapport, je propose des « projets de participation », des expériences où chacun, adultes et jeunes, se mettent en jeu, se confrontent sans introduire d’avance un message que l’adulte veut dire au jeune sinon, on joue au professeur et à l’élève. L’enjeu de la prévention, c’est l’égalité. Or, cette égalité, ce n’est pas un bric-à-brac abstrait. Cela se vérifie tous les jours avec ceux qui nous font face. Inventer des projets de participation, c’est changer la relation entre adultes et ados plutôt que changer les contenus.

Les jeunes n’ont pas besoin que les adultes jouent à l’expert pour décider ce qui est bien ou mal. Ils ont besoin d’expériences, d’inventer ce qu’ils pourraient être.

Avez-vous d’autres pistes ?

J’en propose sept autres dans le rapport. Chaque fois, il s’agit de situations concrètes et je ne prétends d’ailleurs pas avoir de bonne réponse. Il faut tenter cette égalité : dans un conseil de participation, dans un atelier théâtral, dans une école de devoir, à l’école même. En ce qui concerne un ciné-club, la question n’est pas de diffuser un film plus judicieux que celui d’Al Gore. Ce serait encore une manière de jouer au professeur : J’ai raison et tu as tort. Nous pourrions plutôt réunir quelques jeunes, demander à chacun de choisir un extrait de film de quelques minutes et d’en parler. Apprendre à nommer et puis se confronter. L’adulte ferait de même. La programmation serait décidée par tous.

Quelle valeur sous-tend ces projets si le contenu est secondaire ?

Je ne balaie pas le savoir mais celui-ci est affaire de désir. C’est le désir qui prime, le désir de ce que l’on ne sait pas encore. J’appelle cela l’imaginaire. Ce qui est au bord du quotidien et qu’il faut aller voir. Ce qui met en « je » et en jeu. Un jeune ne peut pas avoir ce désir de comprendre si nous-mêmes ne cherchons pas à le comprendre. Il reproduit en fait ce que nous sommes, tout simplement. Une parole de jeune, c’est toujours une interrogation qui nous est adressée. C’est le sens du rapport « Paroles des jeunes ».

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