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Accueil du site / Geste cinématographique / Défendre des films et ceux qui les font / « Somewhere in between » de Chloé Salembier : une chanson avant de se quitter

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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°03 du dimanche 16 novembre 2008 où Somewhere in between fait partie de la programmation.

Du road-movie, genre éminemment cinématographique, l’on connaît les grandes étendues, un certain effet de liberté, le paysage qui défile, quelques standards de musique pop et une flopée de personnages à la recherche d’eux-mêmes au travers des rencontres que le voyage ne manque pas de susciter. Les années 60 ont lancé l’aventure, à l’américaine.

Dans Somewhere in between, l’on n’est à la fois plus dans les années 60 et loin des routes mythiques US. Chloé Salembier se trouve, on ne sait trop pourquoi, en Roumanie. Elle filme à l’avant de l’auto, côté passager, laissant Ciprian, jeune gars exilé en Belgique, conduire la voiture qui les mènera vers la maison familiale de ce dernier. Il en profite pour charger les auto-stoppeurs sur le bord des chemins, trouvant là un moyen de payer l’essence.

Chloé Salembier ne choisit pas la forme du journal intime et le film déroule les kilomètres sans voix off, sans anecdote singulière présidant cette mise de départ. Somewhere in between se construit plus ou moins au gré des rencontres, geste populaire où l’on parle avec les gens parce que simplement, ils sont là. Belle idée de la voiture comme espace intermédiaire où l’on offre un peu de soi avant de disparaître et retourner à la vie de tous les jours.

De quoi on cause ? D’une époque entre deux mondes, justement. De la Roumanie et de l’Occident. Du temps de Ceausescu où l’on pensait vivre dans une société idéale à force de le lire tous les jours dans les journaux jusqu’à aujourd’hui, où le travail sert à ne pas devoir réfléchir trop et, accessoirement, à gagner sa croute.

Pour tailler la route et rythmer le paysage, Salembier laisse deux, trois chansons passer, des histoires chantées de l’intérieur de ce petit désastre qu’est la vie quotidienne : Monsieur le policier, prenez 100 euros de pot de vin. Si tu veux, je te donne encore 200 ou 300 euros ou viens boire avec moi. Ou plus loin : Maman, je pars en Amérique. Prie pour que j’aie un visa. Maman, je pars en Amérique. Et tu vas me manquer. Maman, je pars en Amérique. Tout ce bordel n’est pas fait pour moi.

L’on ne peut que se réjouir qu’une telle parole pointe dans ces chansons alors que par ici, la mièvrerie d’une énième histoire d’amour qui finit mal tient le haut du pavé, confisquant un espace de plus pour que les gens se racontent et soient racontés. Dans la Roumanie de Somewhere in between, il y a un continuum entre cette parole mise en rime et en musique et les histoires que les gens délivrent à la caméra.

Bref, le film invente avec la voiture cet entre-deux préservé des grandes fictions destructrices du dehors : le passé communiste et le présent occidentalisé. De toute façon, le modèle de l’Occident n’est pas une solution. La vie comme au village n’est pas une solution non plus. Aucun des deux modèles ne convient.

Chloé Salembier finit par faire une halte, Ciprian étant arrivé chez sa grand-mère. Le voyage y trouve une nette brisure, alors que le sens du film ne l’appelle pas et que la réalisatrice n’indique rien d’une démarche au spectateur. On est bien avec les gens mais l’on voit aussi, ne serait-ce que dans le montage fort enlevé, que l’on suit une chronologie sans qu’un temps particulier ne se dessine. C’est le travail du jardin, les menues tâches de l’été avant de revenir à la ville, le coffre chargé.

Ces instants confinés dans la propriété répondent en fait au début, quand la radio annonce le temps qu’il fera avant que le duo ne quitte la ville et le film de commencer réellement. Même montage trop court, même impression que les plans manquent d’importance, que la cinéaste lance sa caméra avant de se lancer elle-même. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher.

Le sens se faufile ailleurs. Ce pourrait être le portrait d’un jeune homme qui loue sa voiture aux gens de passage. Un film sur une relation à la mère, un petit écart de générations. Un reportage pour la télévision sur le basculement silencieux des anciens pays soviétiques. Un aller-retour entre ville et campagne. C’est un peu tout cela dans Somewhere in between mais c’est avant tout un hommage discret aux petites gens, venus s’asseoir quelques instants sur une banquette étrangère mais néanmoins accueillante, pour regarder le paysage défiler et un peu de leur histoire. Un film de spectateur, en somme.

On se reverra dans 10 ans et peut-être qu’il y aura de plus grands changements en Roumanie.

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