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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By / 03 - Christiane Perret-By : derrière le grand mur

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Cet article fait partie du grand entretien n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

Tu lui as dit que tu ne pouvais pas jouer le rôle qu’il te demandait ?

Je ne lui ai pas dit que j’étais contre mais je lui ai demandé : « Pourquoi veux-tu que cette fille se comporte ainsi ? » « C’est comme cela que ça se passe », avait-il répondu. Je n’ai pas compris. Mon expérience n’était pas celle-là. A 15 ans, ce sentiment était impossible à exprimer. Aujourd’hui, j’analyse tout ça. Etais-je capable d’analyser ma révolte et de lui parler de ma propre histoire ? Je n’ai jamais rien dit à Paul. Ce n’est que quand j’ai su que j’allais le revoir à Bobigny, en 2005 que je lui ai écrit une lettre relatant notamment cet épisode.

Paul avait une image de moi assez fausse. J’étais la jeune fille gâtée, frivole. Il me voyait ainsi. J’avais de jolies robes. J’étais gâtée par la nature. Il avait une image de moi décalée. Il ne savait pas que j’avais fugué. Il pensait que ma famille avait un certain standing alors que mes parents étaient un peu irresponsables, nous entraînant dans des situations bancales. C’est pour ça que je m’étais réfugiée chez mes grands-parents, d’ailleurs.

Au moment où le cinéaste t’aborde, où en est-il dans son tournage ?

Il a tourné à peu près tout le film. La scène où j’apparais ne se situe pas complètement à la fin au contraire de la réalité où j’avais fait le dernier tour de manivelle. Il fallait aller assez vite, pour lui bien sûr, mais également pour moi alors que le retour à l’école s’annonçait.

Il ne m’a pas dit à cette époque qu’il n’avait pas rempli son contrat. Ce n’est qu’en 1963 que je l’ai appris. Il faisait un film. Point. Mon souvenir – les 8, 10 jours passés avec l’équipe du film – était ce qui se déroulait au présent. Des souvenirs bien nets.

Le tournage a duré 10 jours ?

Ma scène a duré deux jours. Cela a pris 8, 10 jours en réalité à cause du temps épouvantable. Il pleuvait alors qu’il avait besoin de beaucoup de lumière. La scène du bal dans le film est bien ensoleillée. On priait le ciel pour qu’il arrête de pleuvoir. Il perdait de l’argent à rester ainsi à l’hôtel. Il avait des frais. Il était anxieux.

Ce que j’ai découvert à 15 ans avec Paul et cette scène, c’était les bidonvilles. Je ne les connaissais pas. Je ne savais pas que j’habitais à côté de cela. A une époque pourtant, j’avais habité à Flénu et j’allais à l’école juste à côté. Il y avait un grand mur et l’on ne savait pas ce qu’il y avait derrière. Mes parents devaient savoir mais moi, en tout cas, je ne le savais pas. Il y avait ces bidonvilles surpeuplés. On le voit dans le film, toutes ces femmes assises devant les baraquements. Je suis rentrée là. J’ai eu le choc de ma vie.

J’ai dit à Paul : « Ca existe ? » « Oui, ça existe. » C’est là qu’il m’a expliqué la misère de ces gens.

Tu sais pourquoi il voulait filmer là ?

Non. Je ne connaissais rien du film puisque j’arrivais à la fin. Je l’ai découvert plus tard. Pour moi, ce film se déroulait dans ce bidonville. J’ai rencontré là-bas les protagonistes du film. Les enfants. Il y avait des gens fascinants, chaleureux. Ces visages. Toutes ces nationalités, ces gens différents. C’était invraisemblable, une tour de Babel. Il y avait des Polonais, des Russes, des Italiens, des Grecs, de tout. Je n’avais jamais vu autant d’étrangers rassemblés.

Il y avait aussi Geppino (Giuseppe Cerqua, donnant la réplique lors de la scène du bal) avec qui j’avais quelques échanges. Il était complètement étranger. Il parlait mal le français. Il se faisait comprendre mais enfin, ce n’était pas évident.

C’était une grande étrangeté, ce tournage.

Je redis le mot « surréaliste » une fois encore mais c’était ainsi dans cette histoire. C’était être dans une atmosphère, des choses auprès desquelles tu as vécu sans le savoir. Il y avait les corons à l’époque en Belgique mais c’était naturel… C’était des maisons, des maisons ouvrières. Mais ici, ce n’était pas des maisons.

Avant de te donner le cinéma, il t’offrait un bout de réel.

Complètement. Tu me fais prendre conscience à présent qu’il m’a pris par la main pour m’amener là où je devais découvrir quelque chose. Je devais découvrir quelque chose. J’ai découvert la misère. Je connaissais les difficultés, les fins de mois difficiles pour certains mais là, brusquement, j’étais dans l’horreur. Pour moi, ces gens ne vivaient pas comme des humains.

Pourtant dans le film et précisément dans la scène que tu joues, ce n’est pas misérable.

Pas du tout. C’est cela la complexité du film. J’ai le souvenir d’avoir été dans quelque chose de joyeux, paradoxalement. Paul avait cette faculté d’attirer les gens à lui, le charisme. Les enfants étaient autour de lui et l’adoraient. Il était un peu comme le père Noël avec tous ses fruits, ces bonbons. Il y avait une nuée d’enfants qui se précipitaient dès qu’ils le voyaient arriver.

C’était gai. Le bal, il y avait de la musique ; c’était la fête. Les gens aimaient beaucoup faire la fête. C’est moi qui ai vécu cela comme ça. Ce n’était pas les gens qui étaient malheureux. Je me disais : « Comment peut-on être heureux en vivant dans des conditions pareilles ? » C’était la question que je me posais à cette époque-là.

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