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D’après une rencontre avec Claudio Pazienza

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Le vendredi 14 novembre 2008, Claudio Pazienza était invité par Patrick Leboutte à l’école de cinéma de l’Insas à Bruxelles pour parler de sa conception du cinéma. Il avait ce jour-là le style elliptique et répété qu’il adopte dans ses films, notamment Tableau avec chutes ou Scènes de chasse au sanglier. Une rencontre passionnante, plus dans le questionnement que dans la certitude. Le texte ci-dessous n’est pas écrit par Pazienza, ni même une retranscription véritable de ses mots. C’est une relecture personnelle par un spectateur dans la salle. Une manière de comprendre ce qui se joue quand l’on fait du cinéma.

Je produis le film.
J’ai la maîtrise du temps et de l’argent.
Je crée un cadre que je peux transgresser.
Je m’oblige à tenir un temps court.
Par exemple, 20 jours de tournage sur 4 mois.
Je m’oblige à tenir un objectif.
Je démarre le film d’une question ou d’une intuition.
Je triche.
Je dis : « je sais ce que je fais. »
Je ne sais pas.
Ce qui se passe à la 50ème minute du film,
C’est ce que je sais à la 50ème minute du film.

Le film est un parcours chronologique.
Chaque nouvelle chose filmée réorganise la pensée.
C’est un rituel.
Tu cours à gauche et à droite avant de toucher quelque chose.
Et ça doit réinjecter du plaisir.

Tu t’entoures de techniciens.
Ils te disent : « il faut faire ainsi ».
Tu les suis.
A un moment, tu t’arrêtes et tu dis :
« Non, je veux faire comme ça. »
Faire un film, c’est créer les outils qui te siéent,
Faire un film, c’est aider à sortir tes questions.

Quelle est cette équation du désir à l’objet pour qu’il y ait le moins de perte ?

Je ne suis pas théoricien.
C’est après avoir fait que j’essaie de comprendre.

Le monde s’emballe.
Et toi, tu essaies de faire des films.
Tu ralentis.
Tu regardes.
Tu occupes une place.
Tu dis : « je ».

Autour de moi, il y a des cercles qui grandissent au fur et à mesure.
Autour de moi, il y a mes parents, la maison, le quartier, la ville, le monde.

Le monde s’emballe.
Et moi, j’essaie de faire des films.
Le monde s’enfuit toujours.
Et moi, je ne suis pas là pour empêcher cette chute.

Je vois comment le monde s’enfuit.
Je fais des hypothèses.
Je fais des métaphores.
Je produis des symboles.
Je déstructure la réalité pour voir ce qu’il en sort.

Tu cours à gauche et à droite avant de toucher quelque chose.
Et ça doit réinjecter du plaisir.

Au cinéma, le temps a deux faces.
Il y a le monde qui disparaît.
Il y a le film qui avance vers le spectateur.
Il y a la disparition du monde.
Il y a la répétition des images.

Des Républicains saluent la caméra et partent au front.
En 1936, le train s’en va.
Jamais ils ne reviendront.
Avec le cinéma, l’adieu n’en finit pas.
Le film recommence sans cesse.
Et je continue de m’étonner que des fantômes me regardent ainsi.

Je ne suis pas théoricien.
C’est après avoir regardé que j’essaie de comprendre.

Je ne construis pas « le monde. »
S’il n’y a que « le monde », alors il n’y a que « la vérité. »
Il n’y a que l’objectivité.
Un monde cerné par une seule idée, une seule phrase, un seul film.
Et toi, tu étouffes.

Avec « le monde », tout est déjà dit.
« Le monde » te précède.
Tu le subis.
Il te donne de l’impuissance.

Avec le cinéma, je construis un monde.
Je ne construis pas « le monde. »
Je ne fais pas de propagande.
Je ne suis pas un militant.
Les militants disent « le monde » tout de suite.
Ils disent « nous » et ils savent.
Je commence par dire « je ».

C’est toi qui relies les parties du film.
C’est toi qui inventes un espace commun.
C’est toi qui rassembles les gens.

Le collectif naît en construisant un monde.
Il y a d’innombrables « je » et il y a du jeu.
Il y a de la métaphore, du symbole, de la digression.
Il y a que tout n’est jamais dit.

Il y a « Ah bientôt j’espère. »
Il y a « On va pas se quitter comme ça. »

Je ne construis pas « le monde ».
Je ne suis pas un militant.
Je n’ai pas de certitudes.

Ce qui m’intéresse, c’est le réel.
« Le monde » n’est qu’une dimension du réel.
La plus faussement évidente.

Je filme le premier ministre de mon pays.
Mais tu ne le filmes pas comme un premier ministre.
Tu laisses ton costume accroché à un cintre.
Tu ne peux pas te satisfaire de la parole officielle.

J’ai besoin qu’il y ait du « je ».
Tu as besoin de plusieurs « je » pour qu’il y ait du jeu.

Je produis le film.
Je réinjecte de l’opacité.
Je réinjecte de l’ambigüité.

Je ne fais pas un film sur la disparition de mon père.
Je fais un film avec la disparition de mon père.
Je vois comment le monde disparaît avec lui.

Quand je ne crois plus à rien, je reviens à mon corps.
Il faut dire ce que chacun voit.

Le corps fait entendre tout ce qui rate dans l’invention d’un monde,
Le corps fait entendre tout ce qui rate dans l’invention du film.

Il brûle de tout ce qui échoue. Il brûle avec ce qui brûle.

Le monde est toujours en fuite.
Tu t’enfuis avec lui.
Et ça doit réinjecter du plaisir.

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