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A propos de « Tableau avec chutes » de Claudio Pazienza

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Un homme laboure son champ. Un berger regarde le ciel. Un bateau navigue lentement vers un port. La mer est calme. Un homme se noye.

Tableau avec chutes (1997-104’) est constitué d’un mélange de divers éléments : un journal que j’ai tenu pendant plusieurs mois entre juin et octobre 1996, une série d’entretiens avec le Premier ministre belge, des chômeurs, des psychanalystes, mes parents, des écrivains flamands…et, enfin, une enquête autour du tableau « Paysage avec la chute d’Icare ». Le tableau de Bruegel est une mise en scène très astucieuse. Notre regard est attiré par la tache rouge au centre, un personnage et sa charrue, en nous incitant à croire qu’il s’agit d’une chose très importante. Mais ça n’est pas le cas. Le regard découvre le sujet, Icare, en train de se noyer (…) C’est un peu à partir de cette question de l’œil et du regard que je me promène dans mon film. Il n’y a même qu’une seule question qui le traverse du début à la fin : qu’est-ce que regarder veut dire ?
Claudio PAZIENZA

Que deviendront les yeux d’un enfant lorsqu’il n’y aura plus rien à voir ?
Fernand DELIGNY

Claudio Pazienza habite à Bruxelles et plus précisément rue de l’instruction. Il ne pouvait pas mieux s’établir. Né à Roccascalegna, dans les Abruzzes, d’un père tenu d’émigrer, venu travailler dans les mines en Belgique, il sut tôt en effet ce que l’enseignement peut offrir et s’il n’avait pas choisi de devenir cinéaste, sans doute à sa façon aurait-il fait lui-même un magnifique instituteur, conscient de ce qu’il ne faut jamais oublier d’expliquer aux enfants : combien de litres d’eau contient un corps humain ; quelle est la composition exacte de la bière ; comment s’est imposé mondialement le système de l’argent ; à quoi peut-on reconnaître la culture ouvrière ou que veut simplement dire le bonheur. Autant de questions essentielles qu’entre gai savoir et mélancolie, il n’en finit pas d’aborder de film en film, une dizaine depuis quinze ans, de Sottovoce (1993) à Scènes de chasse au sanglier (2007), le plus récent.

Ainsi Tableau avec chutes est-il avant tout un grand film pédagogique et social sur la peinture et j’en connais peu d’autres, à travers l’histoire du cinéma, ayant à ce point détaillé une œuvre de manière à la fois si humble et si précise et pourtant débordante, encyclopédique, à la limite de la démesure. Car si l’on en sort mieux renseigné sur l’art de Bruegel, documenté comme rarement, plus érudit ou plus savant, c’est avec la satisfaction d’avoir en outre découvert quantité d’autres choses, renvoyant à nous-mêmes comme aux temps que nous endurons, assemblage de préoccupations domestiques et de réflexions sur l’existence, association d’éléments certes disparates, mais visant d’abord à ne plus séparer l’œuvre de ceux qui la contemplent.

Ainsi peut-on apprendre au détour d’un plan qu’en juin 1996, le taux de chômage en Belgique était de 14% ; le prix du kilo de beurre s’élevait alors à 203 francs, il en fallait 31 pour obtenir un dollar et, malgré l’introduction de la canisette en 1992, les chiens chiaient toujours autant sur les trottoirs. Cette année-là, celle du tournage, l’automne était tombé pile à l’heure. En septembre, le pays entier s’était mis à descendre dans la rue, écoeuré par le nombre élevé d’enlèvements d’enfants dont on commençait tout juste à retrouver les corps. A Liège, les pompiers avaient arrosé le palais de justice, jugeant urgent de nettoyer la magistrature. Cela sentait bon l’insurrection au point qu’une adolescente marocaine et voilée dut s’interposer entre ouvriers et policiers pour éviter le pire, alors même qu’on venait à peine d’exhumer le cadavre de sa sœur. Mais il n’y eut pas de révolution, ce que certains dont je suis regrettent encore. Flamands et Wallons purent à nouveau s’occuper de ce qu’ils considèrent comme l’essentiel : la partition programmée de l’espace commun, la séparation.

Mais me dira-t-on, quel rapport avec Bruegel ? Telle est exactement la question que se pose le cinéaste tout du long. Elle lui tient lieu jusqu’au bout de fil rouge : comment instruire et faire voir cette relation, ne jamais perdre de vue le tableau tout en gardant toujours en point de mire ce monde-ci, celui dans lequel nous vivons ? A quoi servirait sinon d’admirer si longuement un chef-d’œuvre de la peinture flamande s’il ne s’agissait pas aussi de s’interroger sur le destin du pays qui l’a vu naître ? A quoi servirait seulement de regarder si ce n’était pas pour croire encore en la possibilité de voir, en dépit des limites du visible cyniquement entretenues, renforcées, par les industries du spectacle et de la culture ?

Pas à pas, modestement, le cinéaste Claudio Pazienza mène l’enquête, ne dissimulant rien de ses impasses comme de ses moments d’égarement. S’il avance souvent à tâtons, pour ne pas dire en aveugle, et parfois même à reculons, il progresse néanmoins : de sauts de puce en ricochets, de coq en pâte en coqs à l’âne, par glissements successifs et perpétuels décalages. Le doute est sa méthode, digressive, mais obstinée, autant que l’insatisfaction : ne pas se contenter de peu, ne rien prendre pour argent comptant, voir plus loin, déplacer toujours un peu plus le propos, interroger sans relâche. Plus le film dure et plus Pazienza rencontre : personnel politique et experts, immigrés et prolétaires, marabouts et bouts de chandelle, tous sur le même pied d’égalité, les uns comme les autres méritant la même attention. A chacun il montre le tableau, posant à tous la même question : « et vous, depuis l’endroit où vous êtes, que voyez-vous ? » Entre ce qu’il cherche – à percer le mystère de ce tableau – et ce qu’il trouve – un pays éclaté dans un monde en lambeaux –, il est celui qui assure les connections, obligé de payer de sa personne et plutôt deux fois qu’une, comme acteur et cinéaste, personne et personnage.

Entre des sidérurgistes en colère, luttant contre la fermeture des forges qui les font vivre et défendant leur vision de la classe ouvrière, et son corps de cinéaste fatigué d’être toujours le seul à devoir tout recoudre ; entre sa voisine en deuil, rescapée des camps, et un premier ministre belge, probable espèce en voie de disparition ; entre le mythe d’Icare et la réalité de fillettes violées, Elizabeth, Julie, Melissa, Loubna, par ordre d’entrée dans l’horreur, il est celui qui met en présence et tente de raccorder. D’un côté la perte, la chute, la disparition, la dissolution, un désastre peut-être, et de l’autre son corps de cinéaste qui répare, suture, fait la jonction, remet du lien, arpente l’espace entre les hommes en quête d’un récit commun, jouant le temps du film contre l’accélération de l’Histoire. Si tel Icare, des enfants, une classe sociale, un pays sont tombés tandis que, comme le laboureur du tableau, les autres vaquent à leurs occupations, continuant de fonctionner, ignorants ou résignés, lui se veut encore une forme qui lutte afin de retarder l’échéance du mot « fin », une force qui faiblit certes, mais qui résiste encore, on pourrait dire un pédagogue, un cinéaste-citoyen.

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