Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Geste cinématographique / « Caméra au poing » de « Filmer à tout prix » 2008 - Réflexions sur le film d’atelier

Articles associés

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

Lors de « Filmer à tout prix », festival bisannuel bruxellois des cinémas du réel, une après-midi de travail est consacrée aux films d’ateliers : projections, discussion et enjeux liés à cette pratique en regard de la production classique. C’est le Centre Vidéo de Bruxelles (CVB) qui organise et anime l’évènement, Sarah Fautre et Elisabeth Lebailly en l’occurrence, sous l’intitulé « Caméra au poing ». C’était donc le mardi 18 novembre 2008 au Botanique.

Les deux films mis cette année à contribution sont coproduits par le Videp, le bras « atelier vidéo » du CVB. Il s’agit de Quel est le bruit de l’arbre qui tombe dans la forêt... s’il n’y a personne pour l’entendre ?, réalisé par Clémence Hébert avec des élèves d’une école professionnelle spécialisée et de Oser regarder de Clara Pace dans le cadre d’un atelier mené par Effi Weiss dans un CPAS. Une poignée d’intervenants dont moi-même étaient invités à réagir, et aux films et à la démarche qui les portent. La salle : une centaine de personne, pour majeure partie des gens du métier, des animateurs d’ateliers, des structures, quelques professionnels.

En dehors de cette séance de travail, ni le directeur de l’école, ni le personnel enseignant, ni les parents n’ont donné leur accord pour que le film de Clémence Hébert soit exploité. Il s’agit donc d’une projection exceptionnelle.

Quel est le bruit… a été réalisé dans une école spéciale mêlant des élèves handicapés mentaux légers, ce genre d’espace où placer quelqu’un dans une image et lui offrir la confiance nécessaire que pour lancer un récit, raconter quelque chose, s’avère décisif. C’est l’animatrice qui est le plus souvent derrière la caméra et, entre des images brûlées de couloirs – des images illisibles -, apparaissent quelques têtes, des bouts de paroles, des phrases jetées dans un souffle. Des visages se masquent d’une main ou d’une veste relevée, reculent devant nous. Les mots demeurent retenus. Un rire nerveux empêche d’aller plus loin.

La discussion d’après vision insiste du côté de l’éthique, de la relation aux personnes filmées, d’un manque possible d’à propos de la part de la cinéaste lors de cette approche, choisissant de faire apparaître explicitement des conflits entre élèves. Malaise chez certains spectateurs à voir ainsi le regard de détresse d’une jeune fille prise à partie par un groupe, dans l’isolement étouffant d’une classe vide, une classe mise à disposition pour le tournage.

L’animatrice et un enseignant présents sur scène révèlent que ce conflit mis en images a permis une discussion parmi les élèves et face à l’institution, que le geste, s’il pose question, n’en est pas moins libérateur. Il agit comme une caisse de résonance de la violence d’être planté là, dans une école que l’on n’a pas choisi, et le film souligne cet enfermement par le biais de la grille que l’on ouvre et que l’on referme, frontière symbolique d’avec la rue.

C’est la fonction cathartique du film d’atelier. Il expose avec le recul de la projection et l’ouverture de l’espace filmé à d’éventuels spectateurs extérieurs, ce qui n’est pas vu, entendu ou reconnu. Il permet non pas de résoudre un conflit réellement mais d’être une étape pour le sortir de l’ombre, des habitudes, du quotidien qui se répète et fabrique une sorte d’état normal, un C’est comme ça que l’on vit ici. Le refus d’exploiter Quel est le bruit… annonce au moins que le conflit dans le cas présent doit pouvoir être cantonné au sein de l’institution, qu’il perd son sens à apparaître sur la place publique. Dans cet esprit, le film d’atelier n’est pas un film tout court.

Clémence Hébert disposait de peu de temps pour filmer, quelques heures à peine, en bout de course d’un travail média plus général réparti sur toute l’année. Ce manque de temps laisse la sensation d’un long panoramique sur des visages que l’on entrevoit sans rien aller y chercher de singulier. Il manque un désir de s’enfoncer plus avant avec l’un ou l’autre des élèves, de se tenir en-deçà de l’école à filmer, de s’attacher simplement à quelqu’un.

C’est la fonction communautaire du film d’atelier. Il réunit un groupe de gens autour de l’animateur vidéo et souvent il indique plus ou moins clairement une catégorie d’âge, sociale, culturelle, sexuelle, géographique,… un pan important du film d’atelier transforme celui-ci en acte socio-culturel. Ici, une école spéciale. Plus loin, des SDF, des ados, une communauté immigrée,… Une fois de plus, nous sommes loin de pouvoir regarder ces films d’atelier comme de simples films.

Un reproche soulevé lors du débat : dans le cas présent, les élèves ne filment pas, ou très peu. S’il y a atelier, cela impliquerait une prise en main littérale par le public de l’atelier. Or, cette fonction de partage de l’outil n’implique pas forcément qu’il y ait travail. C’est toute la pédagogie de l’animateur que de transformer cette mise en main de l’appareil caméra en processus d’élaboration d’un imaginaire transcendant de simples plans. Qu’est-ce qu’il va faire avec ses participants ? Que sont-ils prêts à accepter au-delà d’un premier moment où ils avouent spontanément une envie ? Filmer une école d’accord, mais quoi dans cette école ? Et comment ?

A l’autre bout, ne pas être réalisateur mais simplement personnage devant la caméra peut déclencher un réel travail : invention de soi mêlée de crainte, de plaisir. Que va jouer cet élève devant nous ? Une part de lui certes mais laquelle ? Peut-être, ce passage par le cinéma va faire advenir une dimension nouvelle... Faire récit, ce n’est pas rien. Il revient à celui qui filme de déceler cette pâte épaisse en gestation et de lui offrir l’espace et le temps nécessaire. Donc, quittons le fétichisme de celui qui appuie sur « REC », d’autant plus si le geste est sauvage, que l’on lance quelque chose et que l’on verra bien, comme le peut le documentaire.

Par exemple, apparaît sous nos yeux une élève légèrement retardée, au débit lent, répétant C’est la misère ! comme le titre d’une pièce quotidienne débutée depuis longtemps et que la caméra croise sur sa route. Au contraire d’autres élèves, le regard ne se détourne pas et pourtant, il n’y a rien d’une fureur, d’une colère. Cette jeune fille pose ses yeux sur la réalisatrice et, au-delà, vers nous. C’est à l’endroit de cette rencontre : deux regards de part et d’autre et une parole – mais quelle parole ! – que se joue un autre film : Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis « C’est la misère ! » ?

Non plus filmer l’école mais au départ de celle-ci, quelqu’un qui en s’inventant emmène le film là où il doit aller, bien au-delà peut-être du constat de ghetto qui nous suit jusqu’à l’image finale, la grille d’entrée refermée.

Le second court métrage de l’après-midi, Oser regarder, reprend dans son titre même la fonction cathartique du film d’atelier. Quelque chose demeure invisible et la caméra apparaît le moyen d’offrir un cadre, du corps et de la présence. Atelier animé dans le cadre d’un CPAS, il laisse Clara Pace s’en aller filmer quelques clochards de Bruxelles sous la bienveillance d’Effi Weiss qui, pour « Caméra au poing », présente le film à la salle.

Le geste est puissant pour le public, donnant l’impression d’assister au dépassement de la peur par l’usage de la caméra, pour effectivement oser regarder ces sans-grades de la société. Plus la réalité montrée est âpre, plus le spectateur s’accroche à ce qui tient lieu de boussole dans le film. Notre unique porte d’entrée dans le cas présent, c’est bien sûr la cinéaste. Nous ne pouvons, dans la foulée, qu’être d’accord avec Clara Pace pour souligner la misère et la dénoncer, même si ce geste de spectateur n’est pas forcément un geste d’acteur.

C’est la fonction authentique du film d’atelier. Il y a un crédit fort donné à celui qui filme dans l’instant, spontanément, armé de tout ce qu’il est, de ses désirs, de son histoire, de ses craintes. Il s’avère difficile de parler de construction, d’écriture de film, de la relation à ces SDF, de ce qui arrive dans l’espace de la scène une fois dépassée la sidération de voir ces hommes et ces femmes plier devant nous. Le mot à ne pas prononcer dans un débat tournant autour de l’authenticité est : « la forme ». Pire, « le langage ».

Un jour, lors d’une discussion avec des militants d’ATTAC à propos de films qui témoignent de leurs combats, l’un d’eux finit par trancher : Nous, c’est le fond. Vous, c’est la forme. Cette découpe-là fait l’impasse sur le filtre qu’est d’abord la caméra, ensuite le film monté, le tout en regard de la réalité. Montrer un SDF suffit-il à réaliser un film de combat ? Présenter des exemples de misère suffit-il à déclencher une prise de conscience ? Il y a un évident courage d’aller au devant de ces gens et moi-même, j’avoue que je n’irais pas.

Mais ensuite, il faut du temps. Il faut peser les plans. Dans Oser regarder comme dans le précédent, tout va trop vite pour préciser ce que l’on est venu chercher, reconnaître une impasse ou essayer autre chose comme l’a tenté ailleurs Marie Brumagne : Caroline, titre définitif. (IAD, 2007) Caroline, personnage complexe que sa réalité de sans-abri ne suffit pas à épuiser.

Pourquoi Clara Pace décide-t-elle une fois engagée dans l’atelier d’aller filmer là-bas plutôt qu’ailleurs ? Visiblement, elle connaît certaines personnes avant l’entame du tournage. Se révèle une certaine complicité, un sentiment palpable qui pourrait prendre une autre ampleur s’il était creusé.

C’est la fonction de coup unique du film d’atelier. L’on donne une caméra à une personne dans un cadre limité dans le temps et elle s’en va pointer quelque chose avec la caméra, comme un stylo dans l’air. C’est ici et maintenant que ça se passe, disent les œuvres vues cet après-midi. Avec le risque que le coup de dé rate.

Se pose alors la question de ce qui vient après, de la réception éventuelle du film, de la possibilité pour ceux qui participent à un atelier de poursuivre l’aventure, de prendre goût à l’outil, de faire un second atelier ou de s’engager plus loin vers le documentaire. (ou la fiction)

Ce qui frappe dans ces travaux, c’est ce qui les définit : des notes vidéos écrites, le jet d’une phrase, la beauté d’un plan, la brûlure de contenir un visage dans l’image. Ils ne sont pas moins qu’un film mais simplement autre chose. Un concentré possible de travail à venir, un instant T dans une vie qui va vers ailleurs, qui espère sortir au mieux d’une école, de la rue, d’un CPAS, de l’adolescence, d’une situation opprimée, etc.

Cette veine de l’atelier - coup unique, cathartique, communautaire, authentique et partagé - est-elle de viser un constat social où l’on donne une caméra / offre une image à des gens, faute de mieux ? Combien de jeunes avec qui on espère qu’ils sortent quelque chose d’eux-mêmes en venant un samedi matin à la maison de jeunes du quartier pour tâter de la caméra ? Combien de précaires avec qui on espère qu’ils sortent quelque chose d’eux-mêmes en venant au CPAS pour autre chose qu’une demande financière ou médicale ?

Y a-t-il une dimension hachurée dans ces vies que l’atelier va réparer ? La pauvreté des SDF ou des allocataires sociaux, l’encerclement sans vie d’une école, l’effet de ghetto d’un quartier ou les violences conjugales de femmes sont mis en balance du droit à la culture, du droit à un tissu plus épais de l’identité, à un retour d’humanité qui est à la fois légitime mais qu’un simple film ne fera pas tenir.

Et face à cette forme d’urgence-là, urgence de sortir justement de la sidération de la situation pénible que l’on vit soi-même ou que l’on rencontre chez les autres, que pèse le discours classique du cinéma, lorgnant vers l’art et l’œuvre d’auteur, si ce n’est une excellence technique ?

Nous devons réfléchir avec d’autres à cette voie qui n’écraserait pas les gens du côté de la caméra comme miroir social clos, sans non plus emprunter les avenues bruyantes de la culture disséminée derrière le terme « film ». Est-ce la réalité ? Est-ce un film ? Pour tenter de répondre, il vaudrait peut-être mieux, au lieu de montrer et discuter de ces travaux dans l’espace réglé d’un festival, réunir animateurs et participants pour reprendre le fil de l’atelier, sa pulsation tranquille qui emmène peu à peu ceux qui y prennent part.

Prendre un film et le regarder plan par plan, voir les questions, ce qui s’y passe pour chacun, ce que l’on imagine l’image d’après. Travailler l’imaginaire de toute écriture. Dépasser le constat de la réalité pour entrer dans la fiction, raconter des histoires parce que chacun peut devenir conteur, même un SDF, même un élève dans une école déclassée.

Par ailleurs sur le site


« Atelier Scam » de « Filmer à tout prix » 2008 - D’une autre voix
 Atelier vidéo de Sainte-Walburge : journal de travail

Lien


Le philosophe Jacques Rancière : « La parole n’est pas plus morale que les images »
Un entretien avec l’auteur du Spectateur émancipé pour Télérama. Autour de la fonction critique de l’art, Rancière fait quelques remarques sur l’usage du documentaire et de la fiction aujourd’hui, remarques qui peuvent prolonger la réflexion amorcée ici.

Répondre à cet article