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Accueil du site / Geste cinématographique / Défendre des films et ceux qui les font / « Atelier Scam » de « Filmer à tout prix » 2008 - D’une autre voix

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Cela fait trois heures que les commentaires et questions tournoient autour de la mise en péril dans le cinéma documentaire ce jeudi dans la petite salle de la Rotonde. Pour interroger le geste aventureux de filmer l’Autre, l’atelier SCAM du festival « Filmer à tout prix » 2008 a laissé libre parole à la philosophe Marie-José Mondzain et au psychanalyste Yves Depelsenaire, qui jaugent de leur œil distancié des extraits de films, ou de bandes-son de Marie-France Collard, Bénédicte Liénard ou Richard Kalisz pour ne citer que les noms que j’ai retenus.

Ca parle beaucoup ici, et ça parle même parfois très bien. Le débat est élevé, mieux vaut ne pas rater l’enchaînement des réflexions. Je prends note pour ne pas perdre le fil de la pensée, et la tête commence à me peser. Je manque d’air, regarde à gauche, à droite les issues possibles. Que va-t-on penser de cette petite fugue, j’ai maintenant l’impression que les sons et les images m’agressent. Je n’en peux plus, je sors. C’est idiot, ça fait sept heures que je suis au Botanique à un festival de cinéma, où filmer, dit-on, doit se faire « à tout prix », et je n’aurai vu que quelques bribes de films si je pars. Mais je ne me sens pas bien. Et le cinéma manque. Et la réponse à cette étrange question du péril aussi. Un film est projeté à 18 heures. En attendant les homme. J’ai juste le temps d’aller chercher à manger pour tenir le coup.

Je reviens à la Rotonde. Le public est plutôt clairsemé, sans doute parce que vous avez déjà tous vu le film de Katy Lena Ndiaye, plaisante un homme, qui en profite pour présenter la jeune réalisatrice. Peut-être son producteur ? Il propose que le film soit projeté sans plus de bavardage, que les images précèdent de droit l’éclosion des commentaires. La réalisatrice acquiesce en souriant, sans un mot. A côté de moi, une dame s’ébroue bruyamment dans son manteau de fourrure : On a affaire à la réalisatrice-potiche ou quoi ? L’effet escompté tardant, elle s’enfonce dans son siège en piaffant Oh ! je dis ça, ça doit être mon côté féministe ! Je la regarde, incrédule. La salle est plongée dans le noir.

En attendant les hommes

Une ville de sable dans le désert. Trois femmes répondent face à la caméra à des questions muettes, qui les font rire, rougir. Elles parlent de leurs hommes, de l’attente de ces nomades partis au loin travailler. Elles décorent aussi de leurs mains les murs des maisons, pour faire honneur aux époux de retour. Elles parlent du corps, de l’amour et du désir. Il y a ce qu’elles disent, librement. Il y a ce qu’elles taisent, pudiquement. Alors la parole fait place aux figures de sable qu’elles sculptent, à leurs énigmes. « Il y a la petite oreille, le livre, il y a la mariée, les épaules, le ventre, les hanches, il y a Azeiba la petite vierge, il y a l’oisillon, le cinq. » Les images se font corps et secrets. Recèlent des trésors d’évocation. Interrogent. « Et toi, à qui ton corps appartient ? », demande une des femmes.

Lumière.

La dame en manteau de fourrure part sans plus un mot avant que le public ne sorte de sa torpeur. Avez-vous déjà remarqué cette qualité particulière du silence après un film ? Ce qui est encore tu, les questions, les émotions, l’ennui parfois, et qui électrise, presque palpable, la salle encore muette.

Ca ne dure pas. On s’interroge de suite. Le contexte du film. La Mauritanie. La culture musulmane. Pourquoi ces femmes ne partent-elles pas avec leurs maris ? Sont-elles libres, ou pas ? Emancipées ? Excisées ? Quelqu’un y va même de son sentiment sur l’architecture maure, de plus en plus bétonnée ! Tout ce que le film ne dit pas ! Il ne dit pas non plus que ces magnifiques plans sable et or furent tournés à Oualata, que les caravaniers et lettrés du 15ème siècle surnommaient « rivage de l’éternité ». Pas plus que les ornements des maisons, si richement et patiemment ouvragés, s’effacent à chaque saison des pluies. Qu’infiniment les gestes se répètent. Que le désert est un sablier sans fin. L’attente des femmes dans ce décor atemporel nous confronte à un miroir singulier. Katy Lena Ndiaye, Sénégalaise d’origine installée en Europe, dit au public que ce film répond pour elle à cette interrogation : Quelle femme aurais-je pu être ? En fait, le film miroite de toutes ces évocations et questions. Mais il n’en impose aucune par la parole. Car ce qui est dit par ces trois femmes est tendre, léger, drôle. La poésie est ailleurs. Dans le corps muet du film.

Je repense à la dame en fourrure, et je me dis que si Katy Lena Ndiaye est une potiche, je veux bien être faite de cette glaise-là ! Quelle ambivalence face au discours : j’ai souvent eu l’impression que celui qui maîtrisait la parole dans ce genre d’assemblée cinéphile détenait les pleins pouvoirs. Bien entendu, la parole peut se faire réflexion, échange, partage, arme, libération… Mais dans le même temps, il faut admettre que le Cinéma est peuplé d’images qui excèdent, terrassent le discours et la raison. On peut parler beaucoup de Cinéma, mais ce qui est paradoxal, c’est que ce dernier semble souvent bien plus inspiré lorsqu’il ne bavarde pas.

Cinéma-potiche ? Je repense au féminisme dont ma voisine se revendiquait. Si elle était restée pour la discussion, je parie qu’elle n’aurait pas manqué d’en appeler à la sacro-sainte question de « LA représentation de la femme » - dans le monde musulman, auréolée de toute la constellation de thèmes de société qui gravitent autour… Peut-être aurait-elle jugé sans ambages la parole de ces femmes digne, ou futile, trop libre, ou pas assez, critique, ou pas assez. Et si j’y pense, c’est sans doute parce que cette fausse question planait dans l’esprit du public, et m’a effleurée au passage. Je me demande si cette dame se serait parée d’un langage touffu et bien pesé sur la question ? Quand bien même ce qui travaillait le film n’était, à mon avis, certainement pas de savoir de quel côté du miroir on est le plus émancipé…

Je suis féministe. Je me méfie de tout discours féministe qui réduirait la liberté, l’émancipation, la vie comme elle est - ou comme elle pourrait être - à des abstractions que la pensée pourrait embrasser d’un coup d’un seul. Parler, parler, pour catégoriser et se rassurer, ça, on connaît, c’est déjà fait. Alors que ces appels vitaux ne s’incarnent le plus souvent que partiellement, singulièrement, ici ou là dans la vie de chacun, homme ou femme.

Katy Lena Ndiaye rend visibles, sans condescendance aucune, sans slogan ni carcan idéologique, ces existences féminines, leurs gestes singuliers pour se libérer de l’attente infinie des hommes. Ce n’est pas qu’elle s’interdise le discours. Mais dans son film, il ne s’impose pas sur un mode assertif, rationnel. Au contraire, Ndiaye exploite avec finesse, sans emphase, une puissance plus poétique. Elle construit une architecture singulière grâce au montage, où les figures énigmatiques des ornements muraux, les méandres de cette ville de sable, ses perspectives et clôtures, créent des échos nuancés à la parole des femmes. Ainsi se déploie un lieu imaginaire où se dépose cette parole, dont l’écrin met en valeur la part de mystère, de non-dit. Ce choix m’accorde une grande place, à moi, spectatrice, dans l’écoute de ces mots faussement légers. Car ces archipels de ténèbres que le film aménage créent une distance pour percevoir autrement les choses, ouvrent un espace et un temps où le retour sur soi, la réflexivité, l’imaginaire s’infiltrent. « Cette femme que j’aurais pu être. Celle que je suis, que je crois être. Celle que je désire, et que je serai, peut-être... »

S’il y a mise en péril du cinéaste et de sa relation à l’Autre – qu’il soit sujet filmé ou spectateur -, c’est bien notamment par la mise en représentation de cet Autre, par les questions qu’elle impose. « A qui ton corps appartient ? » « Quelle image m’en donnes-tu ? Quelle est celle que j’en renvoie ? » « Qui parle en ton nom ? » Pour capter les infinies nuances qu’amène le réel comme réponses, il faut admettre que la vie a un talent que la pensée, ou les meilleures intentions du monde – infiniment déclinables sur dossier de commission - n’auront jamais. Pour capter ce chatoiement, il nous faudra sans doute occuper un autre terrain que le discours, parler d’une autre voix…

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 « Caméra au poing » de « Filmer à tout prix » 2008 - Réflexions sur le film d’atelier

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